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Dans leur réduit de la gare Saint Lazare, Sarah et Léo croulaient sous un tas de choses : livres, revues, vinyles, bibelots trouvés dans les brocantes, sculptures et masques rapportés d’Afrique. Pour ça qu’ils ont décidé d’emménager dans un appartement plus grand, rue de la Grange aux Belles, à l’emplacement d’un ancien squat d’artistes démantelé en 2000 et dont il reste encore quelques traces. C’est une rue de bars et de supérettes qui monte jusqu’à la place du Colonel Fabien et son temple futuriste. La nuit, Léo regarde l’hôpital Saint Louis palpiter en face de chez eux. Chaque dimanche, il trouve refuge dans la cour carrée de l’hôpital. C’est la sœur secrète de la place des Vosges, m’a-t-il dit, et c’est devenu son cloître. Tôt le matin, il s’assoit sur un banc et lit pendant une heure ou deux les poèmes de Rimbaud, de Cendrars ou d’Apollinaire dans le silence des ormes centenaires. C’est le seul moment de la semaine qui le rattache encore à sa vie d’avant.

Le temps a passé. Il a fossilisé ton désir de grands espaces. Est-ce que tu repenses parfois à tes anciens rêves ? Tu parlais de briser l’habitude, d’expérimenter, d’explorer d’autres territoires. C’est quand même un peu triste d’avoir fermé comme ça les écoutilles. Toi et Sarah, vous êtes au commencement d’une nouvelle vie : la vie de propriétaires. Pour acheter votre deux-pièces parisien, vous avez dû vous endetter sur vingt-cinq ans, presque jusqu’à la retraite. Mais vous êtes sereins : papa-maman seront toujours là en cas de coups durs. Vous parlez de l’importance de l’emplacement, de l’orientation, de la distribution des pièces, de la hauteur sous plafond… oui vraiment, vous semblez très attachés à votre nouvelle coquille. Vous êtes maintenant des gens établis, raisonnables et, faut bien le dire, un peu emmerdants. Il n’y a plus de place pour l’imprévu dans votre vie. Vous l’émiettez à force de négliger les détails, et à force de dénigrements.

Je vous observe tous les deux. Dans la courbure de votre bel appartement je vous observe. Le danger s’est éloigné de vous et vous dépérissez d’ennui dans votre F2 impeccable. Alors, pour passer le temps, vous vous faites gentiment la guerre. Vous vous reprochez des broutilles à longueur de journée. Je l’aurai à l’usure, dois-tu te dire les soirs de mauvaise lune. Tu deviens un sale type plein d’aigreur, Léo. Faut dire que t’as toujours été doué pour la destruction lente et minutieuse. Couper, tailler, trancher, raser, élaguer, ton imaginaire est devenu un vrai jardin à la française. Tu ne souffres pas, non, tu pourris jour après jour, année après année. Les trajets en métro, les heures obligatoires derrière l’écran, les objectifs toujours plus durs à atteindre, la mesquinerie des collègues, leur gentillesse de façade, c’est tout ça qui te fait crever à petits feux. T’es devenu sans audace, indifférent à tout ce qui avant te faisait frissonner. L’extinction est pour bientôt. Un type si malin, qui m’a fait découvrir tant et tant de pépites, mener la vie de chien que tu mènes aujourd’hui, je dis juste que c’est dommage. C’est dommage de se survivre à soi-même à trente-cinq ans à peine, dommage d’avoir renoncé si tôt, peut-être si près du but. Qui sait, t’avais peut-être une toute petite chance d’échapper au déterminisme social, d’être un homme un peu plus libre, pourquoi pas de mener la vie fragile de l’artiste dont tu rêvais. Avec une volonté de fer, t’aurais pu devenir un escroc génial, génial à te faire piller à ton tour. Mais non, il a fallu que tu rejoignes l’armée des corps aliénés, meurtris, pressurisés. Comme eux, tu t’apprêtes à produire d’autres désastres en cascade. Tu t’es comme laissé faucher par le dernier des défenseurs, et y a pas de prolongation, Léo, c’est la règle du jeu.

Ah, les belles soirées qu’on passait ensemble. Tu te souviens ? On parlait du voyage absolu, de la tentation qu’on avait de ne jamais revenir. Il est jamais trop tard pour se barrer, tu disais, il nous faut la vraie vie. Maintenant, tu trouves que notre insouciance de l’époque était en fait de l’inconscience. Mais qu’est-ce que tu cherches en définitive ? Plus rien qui fasse mal, c’est ça ?

Plus rien de déchirant ? Tu rêves sans doute d’une vie facile, sans drame ni tragédie, une vie qui s’écoule à l’infini. Quand est-ce que tu ris ? Quand est-ce que tu pleures ? T’es même plus assez consterné par ce qui se passe pour t’activer les neurones. Tu vas t’intégrer à la meute alors que tout s’effondre autour de toi. T’as oublié, Léo. Tu portes un masque. T’as oublié que tu portes un masque. À force de faire semblant. Tu ne fais plus que composer avec le système, et pourtant t’as encore de la liberté plein la bouche. Un tartuffe du libéralisme, voilà ce que t’es devenu derrière ton masque d’humaniste bêlant. La vérité, c’est que toi aussi t’es rentré dans le rang. Le conformisme de ta nouvelle vie te rassure. Ça fait longtemps que t’as cessé de t’étonner, de te poser les questions nécessaires. T’as écrasé tout ce qu’il y avait de vivant en toi. J’aurais dû méfier depuis le début, on ne se méfie jamais assez des types qui manquent à ce point de rage. T’as pas désobéi quand il le fallait parce qu’au fond tu n’es qu’un lâche. Je m’en rends compte à présent, tu connais rien à la férocité de la vie, à sa saloperie élémentaire. T’es un gentil garçon qui a été élevé dans le velours. Ton avenir a toujours été assuré. Quoique tu fasses, tu resteras un gosse de riches. T’en as tout simplement pas suffisamment bavé dans ta jeunesse pour pouvoir affronter le dehors. Depuis le début, il t’a suffi de tendre le bras pour obtenir ce que tu voulais.

Allez, c’est très bien comme ça mon ami. T’as finalement réussi à tirer ton épingle du jeu. Au tournant de la trentaine, tu t’es converti sans état d’âme à l’idéologie dominante. Le monde accumule, et toi tu suis le mouvement. Tu te donnes à fond dans ton boulot. Le virus du travail t’a doucement contaminé. Tu as su t’adapter à l’ambiance si cool, si sympa et si décomplexée du management moderne. Sans broncher, tu te prêtes à la vieille comédie mortifère du capital. Comme tous les autres, tu veux ta part du gâteau, alors tu te laisses tranquillement avilir par le monde de l’entreprise. D’un ami loyal le mensonge social a fait de toi une raclure liberticide. Je sais, je suis direct et un peu brutal, Léo, mais faut être impitoyable entre vieux frères, tu crois pas ? Moi qui pensais avoir un ami impeccable, il a suffi qu’ils t’offrent un boulot de cadre bien payé pour t’endormir. Chaque jour, ils te font bouffer des pétales de lotus, et toi tu en redemandes. Tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Et compte pas sur moi pour te plaindre, t’as la vie que tu mérites. Amoureux que tu es de ton échec, tu accélères consciemment ton suicide. L’autodestruction doit avoir un côté séduisant pour une âme tourmentée comme la tienne, encore faut-il avoir le courage d’aller jusqu’au bout. C’est pas évident de se foutre en l’air en douceur.

Texte et vidéo : Gwen Denieul