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anna

L’homme a dit qu’il était d’accord. Il doit être gentil. Il a un sac empli de beaucoup de choses, de papiers et il tient aussi dans sa poche, une bourse de cuir avec une grosse ficelle. Il habite en face et chaque fois qu’il sort de chez lui le matin, qu’il se met en route et part ainsi pour la tournée, il emporte avec lui sa curiosité. C’est le facteur. Il a dit oui, mais pour le quartier seulement. Elle peut aller avec lui et le regarder faire, le regarder tirer son gousset de sa poche et distribuer des sous et des timbres et donner à chacun des mots. Il l’ouvre souvent. Elle est pleine d’argent. Un bruit lourd et cristallin en même temps. Il dit qu’il «fait» le village; sa femme marchera dans l’après-midi pour aller vers les fermes éloignées, remettre à chacun sa lettre, son journal ou prendre simplement des nouvelles.

Et le facteur est grand. Il marche vite. Il a une main immense. Il faut courir pour être avec lui, mais elle court. Et ce n’est pas de trop. Elle veut aller dans toutes ces maisons, voir les corridors, sentir ces odeurs qui trainent, ces fausses lueurs, ces endroits crasseux, ces cuisines mystérieuses où il entre en l’attirant avec lui, les mouches partout, les vapeurs des pommes de terre, les voix qui chuchotent. Elle veut retenir ces fichus, ces femmes en bigoudis, ces tabliers pleins de fruits qui remontent de la cave, ces dos pliés dans les jardins, ces enfants plus petits encore qu’elle qui se pendent aux manches de leur mère. Elle veut savoir ce que cachent les murs. Elle le suit jusqu’à la maison rouge. Il l’appelle ainsi. La maison rouge, qui a une tourelle comme dans les châteaux. Ici vivent des gens très bizarres qui ne sortent jamais même pour rencontrer le postier. Il arrive là et mystérieux, précautionneux, il s’approche de la porte. Elle s’attend à ce qu’il frappe ou sonne. Elle pense que lui, au moins lui, il sait… Mais non il tient dans ses mains le courrier et d’un geste un peu méprisant, un peu dépité, il balance les enveloppes dans le soupirail devant la porte.

–  Y a un tapis roulant qui amène le courrier directement chez le propriétaire, lui glisse-t-il.

Elle regarde médusée cette bouche fendue d’une grille. Ça semble glisser vers les enfers. Tandis qu’aux fenêtres garnies de dentelles crochetées, elle croit avoir vu quelque chose bouger. Il la tire encore avec lui jusqu’à cette petite maison, une masure de bois. Si petite qu’on dirait qu’elle dort sur elle-même. La porte s’ouvre. C’est une si vieille femme, à la peau jaune et toute plissée, fripée. Une femme au visage terrifiant, mais qui rit en la voyant et qui parle du bout de ses gencives, une langue de bave et de soupirs. Elle veut que son fils la voie. Il s’appelle Guillaume.

–  Crois-tu, lui dit-elle, mais lui seul dans tout le village sait réparer les radios!

Il porte un béret, des lunettes rondes et sous une lampe forte, en liquette, il la regarde, sans intérêt.

–  Maman…, se plaint-il.

Cette femme, ce grand lézard enroulé dans un châle serait donc une «maman»? Désormais, c’est comme une inquiétude qui n’en démordra plus.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le cinquième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy