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portrait fictif -  18 - l'étrangère 2.png

Et voilà Bernard au volant, qui roule vers Clermont, qui s’interroge, se demande ce qui lui a pris, ce qu’elle pense de lui, qui sait bien qu’il est sans doute un espoir de refuge, une porte de sortie, qui aime plutôt cette idée mais n’est pas certain que cela soit suffisant pour rendre supportable, encore moins désirable, une vie avec lui dans l’écart du village, qui n’est plus très sûr d’avoir envie de bouleverser sa routine, qui craint de ne vouloir cette union, d’espérer, sans le dire mais de façon évidente, une succession, que par convention. Et puis il sourit, il pense à la photo, à la nuque, à la marque sur la joue, il se voit protecteur, tendre, respectueux, en retrait et son dos se redresse, jusqu’au moment où lui vient l’idée qu’elle n’en demande sans doute pas tant, que c’est une intrusion violente dans son intimité à elle, qu’il faudra cacher cet élan minuscule. Bien sûr, il y a l’enfant, la petite fille dont elle lui a «avoué» l’existence dans un de leurs derniers échanges, cette petite fille confiée à ses grands-parents, et il l’imagine jouant sur le sol de la grande chambre derrière, posant des questions, il lui donne le visage un peu oublié de sa petite soeur, et une impatience timide lui vient.

Et me voilà moi, derrière son épaule, qui me demande ce qui m’a pris, qui pense à la photo, à mon envie de rebondir en lui inventant une vie, jusqu’à ce que devant le fichier blanc ouvert sur l’écran, il surgisse, lui, prenne toute la place, m’entraîne dans une ébauche d’histoire avant de me planter là quand il s’est agi d’en venir à la rencontre, engluée que j’étais dans une vague ébauche de psychologie qui me va fort mal.

Et la voilà elle, enfoncée dans un siège du train, qui regarde les paysages défiler, un journal abandonné sur ses genoux, qui rêve vaguement sans être certaine de trouver une place dans l’avenir au devant duquel elle roule, une place qui lui convienne à elle, qui le satisfasse lui, qui a un peu peur de ce qu’elle lira dans son premier regard, qui ne sait ce qu’ils se diront, et comment ils s’avoueront, peut-être, que c’est une tentative sans espoir. Elle repense à ses parents, à son détour, la veille, pour les revoir dans leur maison d’Antony, à leur accueil interrogatif – ne les avait pas vus depuis les dernières vacances scolaires quand elle était venue chercher Louise, puisqu’elle pouvait enfin lui offrir quelques jours dans une pension de famille à la campagne, et elle était restée avec eux, ensuite, une semaine pendant laquelle elle s’était retrouvée petite fille, comme l’aînée de la sienne de fille – à leurs encouragements et à l’inquiétude dans les yeux de sa mère qui disait sa crainte qu’une fois encore…

Et moi je regarde la photo, cette fragilité apparente et cette dureté dont elle est construite, cette petite moue qui est sa seule expression, que je lui pardonne en décidant qu’elle exprime ce que l’on veut, ou rien, son chapeau un peu ridicule, et je me souviens que, sans raison, malgré tout, elle m’a plu et que je voudrais qu’elle soit intelligente, un peu malmenée mais digne d’avoir une chance, j’ai voulu que son silence, sa joliesse banale, son assurance affichée, ce défi muet au monde, couvre des sentiments, des désirs, des foucades peut-être, un peu de fantaisie qui se révèlera, et puis de l’endurance, de la patience, peut-être même de la générosité.

Mais voilà, elle s’est échappée, de l’histoire que je voulais, elle préfère la garder pour elle, a bien déjà assez de mal à la mener à bout, parce qu’elle espère tout de même, oui elle espère et elle ne veut pas se dire que ce n’est pas la première fois.

Alors les laisser à leur rencontre et tant pis si j’avais dit que moi je raconterai.

Tout de même juste cela, parce que je ne veux pas non plus les abandonner : ils ont été un peu timides, attentifs, et pendant le dîner leurs mots étaient des petites sondes, des petites avancées comme au hasard, et des retraits, et puis se rencontraient de temps en temps, et peu à peu, l’était bon le dîner, rien d’extraordinaire mais bon, et ils étaient bien, un peu à côté de leurs vies, donc peu à peu l’attention s’est relâchée, la surveillance, et chacun a trouvé que c’était bien, comme ça, là, et après un petit baiser chaste et un sourire ils sont allé dormir.

Le lendemain il a joué les guides, ont roulé d’un village à l’autre, d’une petite rivière à un église et ils parlaient de leurs goûts, et puis d’autres choses, de tout et de rien, et un peu de projets, et le soir on ne sait pas très bien, ça n’a guère d’importance, ils ne se sont pas séparés. Et c’était un peu maladroit mais bien là aussi. Et le quatrième jour de ces vacances ils se sont décidé.

Ils se sont mariés deux mois après. Ce ne fut pas toujours facile mais cela a duré.

On l’appelle encore parfois l’étrangère mais avec un petit sourire parce qu’avec Maé et la fille aînée du maire elles ont mis vie et gaieté dans le village, en leur jeune temps, et que, maintenant que les ans ont passé, on les appelle «les patronnes», elles sont toujours là, un peu en retrait, mais toujours prêtes à aider, à organiser une fête ou un deuil, si on le leur demande, et assez redoutables quand, entre elles, elles laissent liberté à leur langue.

Ils ont eu deux enfants, deux filles – il s’est fait une raison – mais c’est Louise, en bonne petite élève de Bernard, qui reprendra la ferme pour le compte des deux propriétaires, ses jeunes soeurs.

Texte et photo: Brigitte Celerier
l’article 1 est paru le 3 novembre dernier