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trait

Trait : nom masculin, ligne que le peintre trace avec son pinceau, ses doigts, sa main, cette main qui a aimé, caressé, giflé, aimé, bu, vécu jusqu’au tremblement. Je vois encore la sienne pousser la porte de l’atelier des potiers. La plupart d’entre-eux l’ont déjà reconnu. Sa réputation le précède, malgré son apparence de mendiant. Il ne demande presque rien, de quoi manger et il sera heureux. Mais les pots ne se vendent pas mieux avec de jolis motifs. On lui donne tout de même une jarre. Peut-être par pitié, par respect aussi pour son génie. Il tente d’y tracer une barque voguant sur l’eau. Mais du pinceau ne sort plus qu’un trait hasardeux. L’alcool, l’âge, la maladie, la misère, la fatigue d’exister, tout ça pèse désormais sur sa vieille main. Le trait est encore en lui, mais la main est désormais incapable de le tracer correctement. Un jeune potier s’énerve :
«— comment diable peut-il peindre avec une main tremblante ! »
On lui offre malgré tout le gîte et le couvert pour la nuit. Les jarres du jour sont au feu, en train de cuire. Pendant le dîner, le jeune potier s’approche un peu gêné du peintre et se confond en excuse :
«— pardonnez mon ignorance maître, vous n’êtes pas un peintre ordinaire.»
Le peintre n’en tient pas rigueur, lui tape amicalement sur l’épaule en riant, comme si cette reconnaissance n’avait au fond aucune importance, qu’il avait à juste titre juger son trait impuissant. Devant le feu, l’oeil sur les jarres, le jeune homme poursuit :
«— quel genre de jarre voulez-vous ? Des peintres tels que vous souhaitent de la poudre d’acier à mettre afin que ces pièces prennent vie. Les vernisseurs veulent que leur émail se répande correctement. Le propriétaire du four attend un ou deux chef d’oeuvre. Mais la décision ne nous revient pas, c’est le feu qui décide.»
Le peintre esquisse un sourire vaincu devant la vérité de ces dernières paroles. Son regard fixe gravement le feu. On dirait qu’il vient de résoudre une énigme. Alors que tout le monde dort, il rentre à quatre pattes dans le four…. et disparait dans un nuage de fumée. Le lendemain matin, les jarres ont fini leur cuisson. Sur l’une d’entre elle, le jeune artisan découvre, avec stupeur, en quelques traits à peine, la grâce d’une barque voguant sur l’eau.

 

Texte: Anh Mat
Photo : issue du film « ivre de femme et de peinture » dont la scène de ce texte est tirée.