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Elle avait dans une main, une enveloppe fraîchement ouverte et dans l’autre, la lettre qu’elle venait de recevoir. Vibrantes au vent, les phrases venaient converser dans le creux de ses mains.

Comment ça s’est passé ?
Ils ont reçu tous les candidats.
Es-tu passée la dernière ?
Je ne sais pas. Je sais juste que le nombre de candidats a diminué au fil du temps.

Elle avait levé les yeux. Un oiseau traversa le jardin. Froissement d’ailes en ce havre de paix hors du temps, avec ses bancs à l’ombre des arbres. Il faisait bon s’y asseoir loin des brouhahas de la ville. Elle aimait y venir.

Je suis arrivée à ce que je pensais être la dernière ligne droite des entretiens d’embauche. La dernière rencontre fut chaleureuse.
A quoi as-tu repéré cela ?
On a parlé de mon futur poste. J’étais à l’aise. Puis la conversation a dérivé sur d’autres choses, sur ce que j’avais fait précédemment, sur mes études à l’étranger… des choses anodines qui m’ont fait penser que c’était gagné.
Rien d’autre ?
Je ne sais plus. J’étais simplement heureuse du grand nom de la firme, heureuse d’avoir été choisie parmi les si nombreux candidats.
Combien étiez-vous ?
Je ne sais pas exactement. Plusieurs centaines peut-être…J’ai pensé que je pouvais rembourser enfin l’emprunt que j’avais contracté pour mes études.
Ils t’ont parlé salaire ?
Ils m’ont parlé surtout évolution des salaires. Il y eut un détail curieux au dernier entretien. Ils m’ont demandé d’effectuer un examen médical avant de commencer. C’était tout simple, une visite avec un médecin du travail de la firme. Cela m’avait semblé normal. Même plus, c’était comme le souci qu’ils pouvaient avoir pour la santé de leurs salariés. Cela m’avait plutôt rassurée. J’étais confiante.

Elle avait levé les yeux. Le ciel lui paraissait divisé. D’un côté, une nature en son cycle des saisons. Elles pénétraient son corps, la vivifiaient en sa vie de jeune femme, porteuse de tous les espoirs du monde. La mer était infiniment bleue. La terre riche de ses enfants. Et puis de l’autre côté ou peut-être plutôt à l’intérieur du précédent, se déployait un monde de molécules, aux bras articulés. On pouvait en ajouter, en enlever, comme à des marionnettes de théâtre. Magma moléculaire en son bunraku désarticulé. C’était une danse étrange où l’on pouvait travailler, assouplir, modifier, greffer pour créer un monde meilleur. Elle croyait en cette alchimie. C’était ce qu’elle avait appris. C’était ce à quoi elle croyait.

Tu es allée voir alors le médecin du travail…
Oui. Il m’a auscultée, il a pris ma tension, mesuré mon pouls. Cela m’a fait rire. Je me suis demandée ce que cela avait à voir avec mon poste. Puis il m’a demandé si on pouvait me faire une prise de sang. Il m’a posé une question. Je n’ai pas compris. Je crois qu’il m’a demandé si j’avais des réactions allergiques à certains produits.
Qu’as-tu dit ?
Je ne sais pas. Je n’ai pas d’allergies aux médicaments, ni aux pollens, ni aux acariens, ni à la poussière. C’est ce que je lui ai dit. Comme chez mon médecin.

Quelques semaines plus tard, elle avait reçu cette lettre de l’entreprise, elle était alors persuadée que lui serait annoncée sa date de prise de fonction. Elle avait lu, puis relu certains travaux, pour se mettre dans l’actualité du moment. La lettre l’informa qu’elle n’avait pas été retenue alors qu’elle avait bien le meilleur profil. Etait-ce pour la consoler ? Il a été constaté à la prise de sang qu’elle était possiblement allergique à certains produits fabriqués par la firme. Elle présentait une combinaison de gènes qui indiquait un risque non-négligeable de développer un cancer de la vessie au contact de certains de ces produits.

As-tu été soulagée ?
Impossible de dire. Ma santé compte pour moi. J’ai plutôt été surprise par cette étrange attention.

Elle a aussitôt pensé à une ancienne amie. Elles avaient partagé la location d’un appartement durant leurs années d’études. Cette dernière avait fait des études de biologie. Elle revoyait son amie avec ses cours étalés sur le lit aux périodes de révision. Elle lui téléphona. Après toutes ces années, elles bavardèrent comme lors de leurs jeunes années. Puis elle lui exposa la situation pour l’écouter ensuite en silence. Une fois la conversation terminée, elle reposa le téléphone, interloquée. Sont tombés sur le banc, tout à côté d’elle, des mots étranges comme des projectiles inconnus reçus en plein cœur : acétylateurs lents et cancer de la vessie, toxiques, hypersensibilité, bagage génétique, expérimentation, habitudes de vie… Elle ne les a pas tous compris. Elle a entendu aussi : statistiques ne sont pas relations causales, danger d’un certain usage à des fins de sélection, discrimination… Les mots ont tourbillonné dans sa tête.

A-t-elle été soulagée ? Le jardin était vert. Ombragé. Accueillant sa douceur descendante du soir. Vent d’est incident. Frimas prochains. Elle n’avait rien trouvé. Ce mois-ci, rien encore. Elle pianote toujours, espérant glaner quelques informations nouvelles. L’hiver n’était pas encore arrivé

 

Texte : Lan Lan Huê