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Bonnie

– Mais putain, tu peux pas le rentrer ton chien ?

Une voix à bout de nerf dans la nuit insomniaque. Impossible de dormir la fenêtre fermée même si, avec le mistral des derniers jours, ce n’est plus la canicule. La voix est celle de l’un de mes voisins. Le chien qui aboie depuis des heures, en revanche, je sais que ce n’est pas le mien – Ulysse aboie rarement – mais celui de la vieille dame, ma voisine de droite. Ce n’est pas son chien mais celui de ses enfants ou petits-enfants qui viennent de temps le déposer chez elle en garderie. Il y a d’ailleurs en ce moment deux chiens mais l’autre ne dit rien. Ils posent leurs truffes contre le grillage et viennent confier à Ulysse leurs peines ou leurs ennuis à se voir traiter comme de vulgaires objets encombrants laissés à la consigne. Donner un nom à un chien engage et oblige, je crois. Je ne connais pas le nom de ce chien mais s’il aboie la nuit, c’est que quelque chose ne va pas. Comme la vieille dame, il dépend du bon vouloir de ses maîtres. Nous avons tout pouvoir sur nos bêtes et c’est effrayant  quand on sait ce dont  les être humains sont capables !

Certains de mes amis disent que je suis esclave de mon chien. Je lui devrai toujours plus que ce qu’il me doit. Mais ce n’est pas ça dont je veux parler ici. Je voulais parler de Bonnie, je voulais la faire parler comme j’ai fait parler les autres et puis aussi parler des chiens sans nom. Je voulais aussi parler de Cartouche. Il habite en bas de la colline où nous allons nous promener souvent avec Ulysse ; quand Cartouche était très jeune, il fuguait souvent pour accompagner les promeneurs ou les coureurs un bout de chemin voire plus si affinités, au grand dam de son maître. Nous, c’était souvent toute la promenade. Il ne le fait plus depuis longtemps mais quand nous l’apercevons du haut du canal, il aboie deux fois, pour saluer Ulysse (qui n’aboie pas mais s’arrête patte levée pour lui dire que ça va, lui aussi). J’aurais bien voulu parler aussi du plus vieux chien de la littérature,  celui d’Ulysse (pas mon chien mais le héros de l’Odyssée) qui attend 20 ans le retour de son maître pour le reconnaître avant de mourir. Celui-ci m’émeut particulièrement. Je crois aussi me rappeler d’un chien dans la bible, attaché à Tobie, et qui s’appelle peut-être Tobie également. Dans un autre registre, je me souviens de Dagobert qui faisait partie intégrante du Club des Cinq de mon enfance. De tous ceux-là j’aurais voulu parler mais à quoi bon ?

J’aurais voulu faire parler Bonnie plutôt que de parler d’elle à l’imparfait. L’irremplaçable (et irremplacée) Bonnie, la chienne Saint-Bernard de ma soeur, décédée en décembre dernier. Comme Nana, la chienne des enfants Darling dans Peter Pan, elle a été la nounou de l’enfance de ma nièce ; elle l’a accompagnée, protégée, dorlotée jusqu’à son adolescence. L’été dernier je l’ai gardée (chez elle, ma sœur et ma nièce étant parties quelques jours) alors qu’elle était déjà bien malade et je revois ses babines haletantes, ses beaux yeux lucides quand je lui cachais les comprimés dans une « Vache qui rit ». Elle cumulait douceur et grand courage : quand ma sœur tapait sur les casseroles pour faire fuir les sangliers de son potager, Bonnie donnait de sa grosse voix, n’hésitant pas à s’avancer vers eux avec, croyait-elle, un air féroce et des crocs de molosse pour leur faire peur. Elle aurait donné sans hésiter sa vie pour défendre celle de ses maîtresses. Je ne sais pourquoi je ne peux la faire parler. Elle aurait peut-être raconté ma danse de joie et de gratitude (envers le ciel) sous la pluie qui s’est mise à tomber  après des jours et des jours sans, l’été dernier. Elle qui avait désormais du mal à se lever et à marcher a tenu à venir vers moi pour dire sa joie aussi. Inconsolable, ma sœur n’a pas repris de chien mais en a gardé un récemment, pour son amie bergère. Abel, il s’appelle. Il est très doux, très gentil aussi mais refuse de travailler. Le mari de la bergère ne garde habituellement pas les chiens inutiles. Heureusement, la bergère a du caractère. Il y en a tant d’autres, de chiens, qui parlent si bien des hommes. Des chiens sans nom. Des chiens avec un nom.

Je voulais m’excuser de les faire aboyer dans la nuit insomniaque, moi et mes semblables. Nous, quand nous aboyons, ce sont toujours des injures. Le seul complément au verbe aboyer dont vous ayez besoin, c’est celui qui s’appelle votre maître.

Venelles, 10/08/16

 

Texte et photo : Christine Zottele