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homme à la mer

 » Ne vous baignez pas ! » disait le drapeau rouge.

 » Ne sortez pas! » devait-on plus probablement comprendre.

Il était seul sur la plage.

La mer avait un accès de fièvre. Son lit de sable était désert. Pour éviter la contagion sans doute, au cas où il serait venu à l’idée de quelqu’un de convoiter ce rhume! Pourtant, y avait-il quelque chose de plus désarmant que ces masses d’eau qui toussent sur les rochers! Et puis ici, les rochers, il fallait les chercher, entassés à la grue certainement, pour conserver le calme du port, comme une écharpe dont on ne savait plus à qui elle était le plus utile. A la mer peut-être qui trouvait là quelque chose sur quoi montrer un peu de caractère.

Bien droit et arrogant dans la proximité qu’il entretenait avec l’eau depuis l’épopée touristique, le boulevard Aristide Briand, et comme un ourlet définitif, une piste cyclable à la frise du sable.

Sans doute fallait-il respecter ces conventions qui voulaient qu’on laissât l’océan seul quand il piquait sa crise, puisque personne ne se promenait, ni à pied, ni à vélo, le long du muret. Sans doute, fallait-il que l’on soit d’ailleurs pour se tenir là à fixer dans les yeux la bête et son coryza!

Sans doute.

Cette impression de franchir un interdit lui plaisait et le gênait malgré lui. Il aurait voulu comprendre, pour se plier à ce qui devait être une loi tacite, sans formulation précise. Etait-ce bêtement parce que les gens de la mer n’aiment pas le mauvais temps, comme ceux des villes, ceux des montagnes. Comme partout…Ou était-ce autre chose qu’il avait tort de braver?

Comprendre les gens d’ici. Mais par quels moyens? Même en tentant des transpositions, il savait qu’il n’y arriverait pas. Assis sur un banc de granit, il repensait à sa montagne, à ses collines, là-bas, bien loin. Des senteurs de foins coupés, de conifères revenaient à ses narines.

D’abord, était-ce une odeur la mer?

Il en convenait, c’était bien ce qui l’avait frappé dès la première fois. Un mélange salé d’odeurs de sables et d’algues. Presque de la pourriture. L’air vivifiant de la mer! Sur le moment il avait simplement pensé:  » Ca pue ici! Qu’est-ce que c’est? »

Mais comme c’était partout pareil, il avait cessé de chercher. Finalement, il s’était laissé charmer. De l’iode, aurait dit sa mère, c’est sain, c’est bon pour toi…Après tout, c’était bien pour cela qu’il était là, pour sa santé! On finit toujours par aimer ce qui vous fait du bien. On ne voit pas comment faire autrement…

Et puis, il y avait cette impossible égalité, équation entre l’homme et la mer. C’est vrai que la montagne est dangereuse, qu’il faut l’aborder avec humilité, mais on peut marcher dessus! Il y a du répondant, de la résistance palpable, un corps à corps perceptible des pieds à la tête. Elle rend les coups. Solide. Immuable. Enfin … le temps d’une vie d’homme tout au moins.

La mer, elle, la mer était mouvante. Et pour lui, l’idée des lises, de l’osmose du sable et de l’eau était la seule définition pouvant traduire l’impression de piège et de danger que lui donnait cette étendue. Beauté et inconnu troublant.

 » C’est perfide… Tiens, un peu comme Edith, lisse et enjôleuse, mais fuyante et si vénéneuse! »

Cette fois, il lui semblait avoir atteint la comparaison ultime. Cette femme était à son avis un vrai serpent et lui, il trouvait la mer reptilienne.

 » Ave Edith! » dit-il en levant la main à la romaine.

Tout son corps était collant. Au delà de sa place réservée, la mer poussait ses prétentions vers une zone frontière vaporeuse, dont il était difficile de dire qui de l’air ou de l’eau en était le légitime propriétaire. Il lui sembla évident tout à coup qu’il y avait dans cette poisseuse humidité une explication des plus raisonnables à sa solitude de promeneur!

 » Pas si bêtes! Evidemment! Rien de plus ridicule qu’un néophyte. Il y a des rites à apprendre et à respecter..! »

Il s’éloigna du front de mer, en se retournant de temps à autre.

 » Edith! »

Ça le faisait sourire. Il remonta son col en enfonçant ses épaules plus profondément dans son cou. En accélérant un peu, il arriverait rapidement au rond-point enjolivé de pavés qui le ferait bifurquer vers l’Avenue de la Mer, fer de lance qui perçait le coeur de la ville et dont la pointe était le casino échoué sur la plage.

Il devait se rendre au bar « des chaises vertes ». On lui en avait parlé et tout naturellement ce repère laissé par des amis prenait pour lui une importance exagérée. Il y avait donc quelque part un bar aux chaises vertes et il ne voyait pas comment mieux apprivoiser son nouveau lieu de séjour qu’en se rendant là-bas, endroit sélectionné et fréquenté par des copains si bien intentionnés! Il pourrait s’y comporter presque comme un autochtone, comme un habitué. Il savait qu’on y servait un remarquable muscadet en verre et qu’il pourrait aussi à l’occasion se faire apporter un calvados hors d’âge exceptionnel.

L’Avenue, plus honnêtement la rue de la Mer était totalement déserte. Aucune terrasse ouverte, pas une seule chaise, pas de tables ni de parasols. Rien qu’un vent méchant qui le poussait dans le dos. L’hiver.

 » Qu’importe après tout! Ces absurdes chaises n’existent pas et c’est tant mieux… »

Il avait changé d’avis. Ce n’était pas la première fois depuis son arrivée, ce qui ne faisait pas du tout partie de ses manières. Mais il était venu changer d’air. Celui-ci aussi, celui de la routine, de l’obsession des habitudes.

Il opta pour le chemin de retour.

La maison était investie. Autour d’elle la végétation s’accrochait et l’enfermait dans des grappins d’herbes et de ronces. Bien sûr, ce n’était pas la forêt vierge. Ici la nappe phréatique était en perdition et c’était bien le bout du monde si une tige sauvage prospérait de plus de cinquante centimètres durant l’année. Mais comme la baraque avait cet air suranné, ce quelque chose de misérable en elle-même, l’effet d’envahissement que produisait la végétation, s’il était très surfait, n’en était pas moins diablement efficace.

Depuis qu’il y avait déposé sa valise et s’y était installé pour quelque temps, elle n’avait guère réussi à lui donner l’impression qu’elle allait l’accepter. Elle ne faisait aucun effort pour lui! Elle résistait farouchement à l’envahisseur. L’hiver, elle était close. C’était clair. Personne n’y venait, ni pour l’aérer, ni pour la chauffer de temps en temps afin d’empêcher les moisissures de s’y développer.

Cette maison était comme une vieille fille, une gouvernante de curé, et il était bien difficile de lui ouvrir quoi que ce soit… A n’en pas douter, il devrait multiplier les entreprises de séduction pour qu’elle lui offre un peu de chaleur.

Ce n’était pas vraiment de sa compétence, habitué qu’il était des intérieurs calfeutrés, des cheminées flamboyantes, des plafonds bas, de tout ce qui fait de l’hiver la saison la plus rougeoyante de l’année.

Ici l’eau glissait le long des murs, comme un ectoplasme, omniprésente, maîtresse absolue et tyrannique. Et puis cette hauteur faramineuse des pièces! Pourquoi? Si toute cette étendue de plâtres et de tapisseries ne devait servir qu’à des dégoulinades brouillardeuses sur tout son long!

Trois fois, il aurait pu se tenir debout avant d’atteindre le plafond du salon et il n’aimait décidément pas se sentir petit. Chaque fois qu’il arrivait sur le seuil du séjour, il ne pouvait s’empêcher de lever la tête et puis de battre en retraite. Il se contentait donc de rester dans la cuisinette carrée et qui, elle, se trouvait dotée de trois portes. Une véritable antichambre, dans toute l’agressivité du terme. S’y asseoir quelque part était des plus incommodes parce que, où que l’on s’y mît, on devait envisager la sortie!

Deux chambres encore. Désagréables elles aussi…Elles lui donnaient le sentiment que toute la maison se tenait son dos et quoi qu’il puisse penser pour se raisonner, il n’aimait rien de ce qui venait par derrière. Dans son dos, sa peur.

Seuls leurs planchers bruts trouvaient grâce à ses yeux. Ils étaient foncés, cirés et recirés par deux ou trois générations de ménagères appliquées.

« Grâce soit rendue à la vieille école! Enfin quelque chose qui me parle un peu! « 

De la main, il avait tâté son frottis rustique. C’était comme il aimait, lisse et subtilement gras de cet encaustique qui pénètre les fibres et qui rougit le bois. Et puis, raffinement suprême, cela craquait! Il faisait parfois quelques allées et venues, de l’une à l’autre, juste pour entendre cette plainte. S’imaginant torturer la mégère, un petit peu, l’agacer au moins. Satisfaction bien mince de celui qui savait qu’il finirait par se lasser le premier et qu’il n’y avait donc pas de quoi en faire une véritable activité.

Et puis, en guise de couronne, le silence.

Ce silence n’avait pas la conversation qu’il aimait. C’était un autre silence, un silence de langue étrangère, d’idiomes inconnus. Un silence d’arbre à feuilles, un silence d’herbes sèches, un silence de marée. Cette respiration incessante, cette haleine l’énervait.

Que devait-il faire si même cela lui paraissait inacceptable? Il était venu là pour se reposer, se recharger, oublier ses indispensables priorités et tout ce qu’il découvrait, trouvait aussitôt son mécontentement et son ennui. Pourquoi et comment ne pas aimer ce silence tout neuf, cette manière si différente qu’avait la nature de se raconter? Il ne se reconnaissait pas dans l’antipathie qu’il entretenait avec tout et rien. Il aurait fait n’importe quoi, il y a peu, pour changer de vie, changer de corps, changer tout si cela avait été possible. Et maintenant il ne savait rien faire, que comparer et regretter l’avant.

Il était impossible.

Un homme à la mer.

La pluie avait passé et poursuivi sa trajectoire de montgolfière vers l’intérieur du pays. Il faisait un petit temps de soleil et de bise. C’était jour de foire. Il avait pris quelques décisions en venant ici, et d’aller chaque jour faire son marché était de celles qui lui étaient faciles de tenir.

Entre la dénomination de foire et l’habituel étalage de nourritures, il n’y avait que des stands de vaisselle et d’habits soldés de différence. La Place était grande et l’on améliorait l’espace disponible en supprimant les possibilités de parcage sur tous ses côtés. Il se dit qu’il allait utiliser le vélo qu’il avait vu dans une protection de plastique contre une porte du salon.

 » Un vélo de dame! Naturellement!  » dit-il bien fort à l’adresse de la baraque afin qu’elle ressente son mépris hautain. « T’es une vraie mémère… décidément…Regarde-moi ça, tout ici est gris et laid, vieux, épouvantable, confit de bonnes manières! Il n’y a pas un centimètre carré de toi qui n’est pas flétri et mou. Tu es à vomir! J’en ai marre de ta sale gueule! »

Il claqua la porte, enragé.

Les cyclistes étaient nombreux, partout, de tous âges, de toutes corpulences … et le vélo de dame majoritairement utilisé. Il devait admettre que celui-ci gagnait en facilité d’usage sur son rival masculin et que rien n’était plus simple que d’en descendre ou monter lorsque l’on s’encombrait de multiples sachets, comme tout le monde sur ce marché.

Il était finalement bien heureux d’être dans la norme, se voyant en train de faire quelques acrobatiques rétablissements devant les étals des poissonniers et autres mercantis.

On ne le remarquait pas, ou si peu, et c’était ce qu’il voulait. Sauf peut-être, lorsque qu’il devait s’enquérir du nom d’un poisson et que de plus, il le faisait avec cet accent suisse si repérable et qui allumait un inévitable sourire sur le visage du commerçant. Vacances? Thermes? Hôtel comment? etc… Il essayait de ne pas répondre mais il fallait bien dire quelque chose. Il bredouillait de vagues explications qui laissaient sur le visage du curieux des points d’interrogations en suspens.

C’est au détour de son billet de commissions qu’il le croisa pour la première fois.

Au bout de l’allée des maraîchers, il entendait une musique. Musique, une très pompeuse appellation pour un filet d’accordéon sortant d’un mégaphone. Des baragouinages de camelot l’accompagnaient… Des sortes d’imprécations anti-mauvaise humeur, anti-déprime de consommateur; bref quelque chose qui devait pousser le client à sortir son porte-monnaie et à lui révéler l’ampleur de la chance qu’il avait d’être sur ce marché et d’y trouver tant de merveilles!

Il avançait donc ainsi tiré par l’oreille vers la source de cette publicité, s’attendant à trouver au bout de son parcours une installation promotionnelle, avec panneaux et dépliants gratuits à l’usage du touriste.

Mais c’était l’hiver, il l’avait oublié.

Contrairement à toute attente, il découvrit alors sur sa chaise roulante électrique, un homme handicapé, décoré des grelots et colifichets du parfait supporter sportif, et qui tenait dans sa main le micro qui faisait office de appeau. C’était si insolite! Plus qu’il ne l’aurait voulu. Il ne pouvait détacher son intérêt de cet homme ventripotent et qui semblait partout chez lui entre les étalages. Bien plus intrigant encore, c’est qu’ à l’opposé de l’image d’Epinal qu’il se faisait de ce genre de type, celui-ci n’avait pas le moindre sourire sur les lèvres et aucune espèce de jovialité.

Quoi qu’on en dise, on ne pouvait concevoir un promoteur touristique ayant si peu d’aménité sur le visage! Il semblait qu’il ne prenait pas sa tâche à coeur, qu’il n’était pas cette vedette locale qu’il aurait dû être, qu’il aurait pu être. Non. Il était sérieux, ordinairement éteint, avec le même regard qu’on voyait sur l’ouvrier de l’usine  » Machin », le même sentiment diffus d’ennui sur la face qu’on lisait sur celui qui attend patiemment que le jour se tasse et qu’arrive le week-end. Et pourtant cette morosité à peine teintée d’agacement, c’était exactement cela qui le rendait si puissamment attractif.

 » Aujourd’hui, aujourd’hui, mesdames, messieurs, action de laitues chez Delamare… N’oubliez pas votre achat de livarot bien mûr! Il vous attend à la laiterie ambulante Chez Coué, le meilleur fromager du coin… Le temps est clair et il va faire treize degrés… »

Nouveaux couinements de musique.

Il n’osait pas franchement l’observer, mais il s’était mis à le suivre de loin dans son slalom maraîcher. Tenter de comprendre à nouveau, même si cela n’avait pas d’importance. Le promoteur venait de disparaître dans une nouvelle allée. Lui feignit de s’intéresser à une poignée d’échalotes; il aurait tôt fait de le rattraper. Pas de quoi s’inquiéter. D’ailleurs il l’entendait très bien d’où il était. Il reprit sa filature.

 » Voilà une thune « 

Le bonhomme était là, au revers de l’allée! Il l’avait repéré et il lui tendait une pièce.

 » Prenez-là! « 

 » Mais voyons, je… »

– » Je… Je quoi? Ca fait un moment que vous me suivez à la trace! Que vous m’observer du coin de l’oeil! Alors tenez! »

– » Je vous prie de m’ en excuser… Je n’avais pas l’intention de vous blesser… »

– » Blesser? Mais qui vous parle de blesser? Non! Non! Attendez, vous ne comprenez pas vraiment. Vous pensez que je vous donne cet argent pour vous faire honte de me regarder? C’est justement le contraire! Je veux vous payer parce ce que vous m’avez vu! »

–  » Mais… Je ne comprends pas? »

– » C’est pourtant simple, je vous paie parce que vous m’avez regardé. Voyez, tous ces commerçants, ils s’installent ici pour vendre leurs produits, n’est-ce pas? Mais soyons sérieux pour une fois… Ce qu’ils aimeraient par dessus tout, c’est qu’on les remarque, eux… Pourtant ils se cachent derrière leurs salades, leurs poulets, leur poisson… Moi quand je passe devant eux, je mets un nom sur tous ces gens… C’est Monsieur Truc qui se tient là, c’est Madame Chose qui attend un client… Je le leur dis des fois: vous devriez payer quelque chose quand quelqu’un vous achète un de vos foutus produits! Parce que c’est vous qu’ils ont choisi! C’est pas rien d’être choisi …ça mérite une reconnaissance!… »

L’argument était bizarre, mais il avait quelque chose de  » philosophie appliquée » qui le fit sourire.

– » Ah! Vous avez souri! Rendez-moi ma pièce… C’est cinq francs bien comptés, un sourire… »

Il avait dit tout ça en gardant le même air sérieux qu’il avait auparavant. Comme s’il n’avait jamais interrompu son boulot… Il reprenait sa route.

– » Hé! Attendez! Ne partez pas tout de suite! Expliquez-moi… »

L’autre se retourna, plantant bien ses yeux fatigués dans ses yeux à lui.

– » Tout coûte quelque chose… Ou alors il faudrait que rien ne coûte, n’est-ce pas? L’ennui, c’est que les choses qui ont le plus de valeur, en fait on se croit dispensé de les payer… »

Il jeta la pièce en l’air dans sa direction et repartit

– » C’est pas pour la question, mais pour l’intérêt que vous portez à ma propre réponse!

…Monsieur Merlin vous offre aujourd’hui une série extraordinaire de chaussettes… Vous avez sûrement besoin de chaussettes, mesdames, alors pensez à monsieur Merlin… Le bonjour chez vous! »

La pièce de cent sous était de retour dans sa main, et il se tenait là, un peu estomaqué de la rapidité de l’échange. Il redoutait maintenant de le suivre de peur qu’ils continuent de se renvoyer ainsi la monnaie! Il le regarda s’éloigner dans ses chuintements de grelots et de moteur, encore sur le coup de cette stupéfiante conversation.

– » Vous venez de faire connaissance avec Unethune, je vois… »

Le commentaire le fit se retourner. Une vieille marchande de bouquets aromatiques le regardait. Un air jovial sur la face. Visiblement, elle semblait très amusée de l’effet que le philosophe à roulettes venait de faire sur lui!

– » Ne vous inquiétez pas … Il est plus fou que méchant … C’est quelqu’un de spécial, vous savez… Il ne peut s’empêcher de faire la morale à tout le monde! »

– » La morale? »

– » Si vous préférez, la leçon quoi… C’est un fainéant, il ne fait jamais rien d’autre que ça… Ah! Pour être malin, il est malin! Jamais vu une manière plus subtile de faire la manche et de mendier son pain… »

Il fronça les sourcils, dubitatif.

– » Ben oui! Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, il passe partout sur le marché et il fait ce qu’il appelle de la publicité personnalisée… Du genre, quoi! Depuis le temps qu’on vient vendre ici, vous pensez bien que tout le monde nous connaît… Il dit que ça vaut bien un petit sou… Y en a qui lui donne! Alors, c’est un peu fort de café, pas vrai?

Vous désirez quelque chose, un bouquet garni pour votre poisson? « 

Il regarda son cabas. La queue du maquereau qu’il venait d’acheter pointait insolemment dans la direction de la vieille.

– » Ben … Oui, peut-être… »

– » Madame Maudouit, la spécialiste de l’herbe aromatique cent pour cent naturelle… Le bonjour Madame! »

Unethune passait juste derrière lui, qui poursuivait à nouveau sa tournée.

La marchande lui tendait sa commande déjà enveloppée de papier journal.

– » Merci Madame Maudouit! » se surprit-il à répondre avec un rien d’insolence. La commère lui sourit d’une manière un peu forcée, lui sembla-t-il. Prestement, il accéléra à la suite de la chaise. Dans sa main, il y avait toujours la pièce de cinq francs. Il la serra et quand il eut rattrapé le chineur version Segala, il la lui relança.

– » C’est de la part de Madame Maudouit! » lui cria-t-il, et il s’en détourna aussitôt pour ne plus avoir à faire à lui.

Cela n’avait été qu’un écart dans la journée. Comme une petite brèche, à peine entrouverte et déjà refermée. Pourtant, comme il n’avait pas grand chose à penser et si peu pour nourrir son imaginaire depuis qu’il était arrivé, cet incident se mit à tournicoter inlassablement dans sa tête. Il se surprenait à y resonger sans cesse, tout en se demandant comment se nommait tel promeneur, que faisait son voisin, et si cette femme entrevue à la boulangerie vivait de ses rentes ou si du moins elle travaillait d’arrache-pied à la confection de smyrnes hauts en couleurs… Toutes questions qui rendaient les êtres incroyablement intéressants finalement.

Qui pouvait savoir exactement ce qu’ils cachaient tous, si ce diable d’hémiplégique avait, lui, de semblables ressources intérieures!

C’était bien de cela qu’il s’agissait après tout … de ressources, de savoirs cachés…

C’est ainsi qu’il passa les jours suivants à l’observation de tous les touristes et indigènes passant à sa portée, leur prêtant de multiples vies secrètes et toutes plus excitantes les unes que les autres.

En revanche, il évitait soigneusement de croiser Unethune à ses heures de marché. Pour cela, il tâchait de se tenir toujours à une respectable distance de lui, distance qu’il pouvait allonger à son aise si le besoin s’en faisait sentir. Il y avait maintenant une sorte de gêne qu’il n’aurait pas voulu que l’autre puisse deviner.

Il était devenu voyeur. Il s’en rendait compte sans pour autant l’admettre. Et qui y a-t-il de plus indécent à reluquer qu’un handicapé faisant la manche à coups d’oraisons!?

– » Seriez-vous peintre? « 

Comment avait-il pu le surprendre? Il était là, le coinçant de sa machine, contre les cageots d’un vendeur de patates.

– » Pourquoi? Pourquoi me demandez-vous ça?  » bredouilla-t-il, franchement agacé d’avoir été pris sur le fait.

–  » Vous devriez… Je vois bien que votre oeil pense… »

– » …Que mon oeil pense! « 

– » Ne me dites pas que vous ne comprenez pas. Celui qui pense par ce qu’il voit est un peintre.

– » Est-ce si simple? Vous voyez comme moi, alors… Je vous retourne la question! »

– » Ce que je vois ne me fait pas penser comme vous! C’est quoi votre nom? »

Il avait posé la question sans changer de ton. Toujours cette manière indifférente de dire toutes choses.

…..

– » Vous hésitez? J’en déduis, peut-être hâtivement, que vous ne savez plus vraiment qui vous êtes. Vous serez Pierre … Ca vous va? « 

–  » Mais… »

–  » Pierre, allons boire quelque chose ensemble. J’ai grande soif, Tudieu! « 

Pierre et Unethune traversèrent sans un mot les allées jardinières, poissonnières et charcutières. De l’autre côté de la Place, un bistroquet servant de lieu de paris divers et de débit de cigarettes. Ils y allèrent, comme de vieilles connaissances, que rien n’avait jamais séparées.

– » Que cherchons-nous?  » demandait Pierre.

– » Que trouvons-nous?  » répondait-il

– » Qu’avons-nous trouvé? demandait Pierre

– » Qu’avons-nous cherché? répondait-il

– » Pourquoi n’avons-nous rien à dire? demandait Pierre

– » Pourquoi préférons-nous nous taire? répondait-il

A chaque fois le bonhomme retournait les questions comme des crêpes et dans l’ombre, les côtés piles, ils trouvaient parfois des réponses plus intéressantes, plus dynamiques. Parfois rien n’arrivait, qu’un immense silence qui les emprisonnait tous les deux.

– » C’est pour le silence. » répondait-il alors.

– » Je n’aime pas le silence. « 

– » Je sais… C’est qu’il est trop parlant. C’est que tu te trouverais bien obligé de t’entendre! « 

–  » Je commence à comprendre ta manière. Tu évoques toujours le contraire de ce que l’on dit! Crois-tu que je ne puisse rien dire de raisonné et qu’il y a un autre sens à tout ce que je dis?! »

– » Non, mais dans la question même que l’on se pose il y a souvent, en miroir, la réponse que l’on attend. Les questions sont les chaises roulantes de la pensée, elles vous entraînent, vous animent, tu comprends? »

Il comprenait tout et rien à la fois. Il comprenait qu’il pouvait toujours essayer de le suivre, mais que l’invalide avançait à toute vitesse dans le dédale des phrases qui sortaient de lui, comme d’un magicien exhibant des lapins à tour de bras. A chaque fois, l’autre vivisectionnait ses paroles et d’un coup d’estoc final, il achevait de l’ écorcher.

La discussion se poursuivit jusqu’au coucher du soleil. Alors Unethune rompit les amarres et le quitta aussi naturellement que s’ils ne s’étaient rien dit, rien dévoilé. Solitaire.

L’expérience se renouvela A plusieurs reprises encore, ils tinrent leur sorte de cabinet de philosophie entre zénith et couchant. Il apprenait là avec avidité une nouvelle tournure d’esprit, une manière neuve d’aborder chaque question, d’y trouver une réponse inattendue. Tout et rien y étaient hachés menu, de la même façon et ainsi jusqu’ à leur dernière croisée de fers.

Ce soir-là, Pierre rentra chez lui.

Il n’avait plus ce regard singulier sur la maison. Il avait pensé chez lui; il avait dit chez moi. Pourquoi en vérité n’aimait-il pas cet endroit? Mais non… La question était plutôt de savoir pourquoi donc aimait-il tant ses propres affaires, ses petites choses bien à lui et dont il ne savait même plus s’il les avait choisies ou si d’autres s’étaient chargés de les lui faire adopter? Il n’en savait fichtre rien et se demandait s’il y avait réfléchi ne serait-ce qu’une seule fois. Il aurait voulu pouvoir se dire qu’il avait fait des choix, des sélections, que toutes ses possessions étaient venues de sa décision.

Il n’en était rien. Il aimait précieusement des riens du tout qui n’avaient ni sens ni raison d’être. Il aimait des jalons posés dans sa vie, mais qui ne parlaient jamais de lui et auxquels il ne pouvait rattaché aucun de ses sentiments. Sauf peut-être, une potiche baroque, en verre rose qui lui rappelait le visage de sa mère y déposant un bouquet de glaïeuls orangés.

Il s’installa au salon, posa ses pieds sur la table basse, étendit ses bras largement sur le dos du canapé et se prit à écouter le vent.

Une tempête froide s’annonçait.

Les pins et les broussailles, la rampe d’escaliers boursouflée de sable, les cordages oubliés des lessives d’été, le cabanon de douche infesté d’araignées. Les yeux fermés il repassait partout, se demandant si d’un coup d’oeil, il ne pouvait dénicher un carré de bonheur rien qu’à lui. Si d’aventure, il n’y avait pas dans ces lieux, le début de quelque chose. Son oeil de peintre cadrait et recadrait mais il ne sentait pas la plus mince corde se tendre entre cet endroit et lui-même.

Le vent soufflait de plus en plus fort.

Il écoutait contraint et patiemment, à la recherche de ces voix subliminales porteuses paraît-il de vérité cosmique. Mais rien, qu’un avis de rafale répercuté par les arbres et les sirènes de police qui naviguaient le long du boulevard Briand. Petit à petit en lui aussi quelque chose se disloquait et craquait tous azimuts comme des joints se désolidarisant.

Soudain, il se leva.

Plus le moment de chercher, plus le moment de penser, de réfléchir à quoi que ce soit. Faire tout de suite quelque chose. Le poing dans sa poche prêt à percer la couture. Il était tendu comme un arc, enjamba plusieurs fois la longueur de la pièce. Il fallait qu’il se passe quelque chose.

Le vent dans sa tête gonflait la voile, tirait sur ses tempes des boulets de guerre. Ca cognait, il lui fallait cogner, lui aussi. Une tornade se vissait dans tout son corps. Il la sentait l’étirer en tous sens. Alors d’une main, il dévala sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Livres, chaises, tableaux en gobelins, photographies de bateaux… Puis des pieds, il se mit à balayer d’une rage bridée et fébrile, les meubles de rotin et autres guéridons ridicules… Tout sur son passage, tout y passait. Une immense raclée. Tout, il descendit tout ce qu’il pouvait, chavira tout le mobilier jusqu’à ce qu’ il fut entièrement à terre, amoncelé et brisé.

Mais il n’était pas au terme de sa colère. Plus forte encore, cette volonté destructrice. Le vent tapait de plus belle. Méthodiquement, il prit un grand balai et se prit à vouloir sortir ce fracas sur le devant de la porte. Il ouvrit la baie vitrée. Le souffle s’engouffra dans la chambre dépressurisée. Tout le vent semblait s’être donné rendez-vous au fin fond de cette pièce. On aurait pu le voir tant il avait soudain de l’épaisseur. Et lui, comme un matelot à son naufrage, il se mit à écoper les gravats.

Jusqu’à l’aube, jusqu’au moment où les températures du jour et de la nuit se passent le flambeau et que les météorologies hésitent entre de nouvelles frasques ou le repos.

Sur la terrasse, canapé, chaises, tables et bibelots divers faisaient une dunette insolite et lui y campait un drôle de capitaine, harassé d’écumes. Debout sur le tas, il tentait d’apercevoir la mer, à quelques encablures. Tout à fait indifférent à l’étrangeté du tableau qu’il composait lui et ses ordures et qu’il offrait incidemment au regard des passants.

Là-bas, au bout de la piste cyclable, une mécanique chuintante avançait vers lui. Il la voyait, l’entendait. Il arrivait donc, il venait vers lui!

Il redressa encore une fois la tête, voulut aller à sa rencontre, puis se retint. Il attendrait fièrement, car il avait l’orgueil de ce qu’il venait d’accomplir.

Unethune ne sembla pas faire attention à l’incroyable dévastation qui se trouvait devant la maison.

– » Sais-tu pourquoi les gens viennent à la mer? »

– » Je n’en sais rien… Pour toutes sortes de raisons, non? »

– » Pour faire des châteaux de sable! »

Il ne savait que répondre.

– » Oui, peut-être ne l’as-tu pas remarqué, mais personne ne résiste au désir de creuser le sol de la plage, d’y aménager de superbes palais, comme des gosses… Tu as cédé à la même envie, je vois… Ils finissent toujours en collines érodées, en tas insignifiants. On ne peut rien contre la mer… »

Unethune jeta alors un coup d’oeil à peine méprisant sur son château, à lui. Il hocha la tête et grimaça légèrement en soupesant mentalement la valeur marchande de cette immondice.

– » Pas grand’ chose … non vraiment, pas grand-chose! « 

Il fouilla d’une main dans sa poche et en sortit une pièce de cent sous. Il la lui jeta. D’un geste de la main, il fit signe alors à une camionnette stationnée en contrebas. Sur le côté, c’était écrit  » Greniers et caves  » en vert fluorescent.

–  » C’est bon… Vous pouvez embarquer tout ça. » hurla-t-il tout de go à ses occupants.

Il regarda alors Pierre. Une toute petite étincelle sembla pour la première fois s’allumer dans son regard.

– » Tu ne peux pas dire que je ne t’ai pas mis en garde. J’ai été honnête avec toi… J’ai pris du temps pour t’expliquer, pour t’apprendre à te méfier de la façade des choses. Je t’ai paru bon, brave et Dieu sait quoi d’autres… Paru, seulement paru! Et ne me dis pas le contraire! Tu es un bon élève, le meilleur que j’ai eu depuis longtemps, celui qui m’a rapporté le plus aussi…Je suis certain que tu n’as plus besoin de maître désormais! »

Il pivota avec son engin et partit.

Cette après-midi-là, Pierre retourna une dernière fois sur la plage. Il y monta un gigantesque château. Les enfants le piétinèrent et la mer l’acheva à marée montante. Table rase.

Texte : Anna Jouy, 2003