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Tissus de mens -4-- image 3

Tamel pénétra dans la minuscule boutique où, sur un petit présentoir, se trouvait une demi-douzaine de coupons d’étoffes de différentes textures et épaisseurs, tissées de fils colorés dont les harmonies avaient pour chaque pièce une dominante douce à l’œil.

Anthelme qui avait suivi l’enfant, se mit à caresser longuement les matières puis à examiner attentivement les deux surfaces de chaque coupon.

Tamel semblait attiré par une soierie où le vert, en mille déclinaisons, se trouvait marié avec une grande finesse à d’autres couleurs qui créaient ainsi de nouvelles nuances de vert, plus lumineuses et chaudes ou plus sombres et profondes

Anthelme prit la soie dans sa main et demanda au marchand :

  • Combien vendez-vous ceci ?
  • Pour cet enfant que je devine d’une compagnie agréable, je le laisserai à trois pièces d’or et n’en doutez pas, sa valeur est supérieure au double de cette somme. C’est un travail de toute première qualité qui a demandé de nombreuses journées de labeur à deux ouvriers, je devrais dire deux artistes, réputés pour leur oeil et leur adresse.
  • Quel est donc le bon côté du tissu ? j’ai des difficultés à le discerner tant le travail de l’artisan est habile.

Le marchand prit à son tour l’étoffe en main, la tourna plusieurs fois sous ses yeux. Il semblait embarrassé. Deux bonnes minutes plus tard, il répondait avec une assurance retrouvée :

  • Ceci est l’endroit bien sûr ! Un regard averti ne peut guère s’y tromper.

Anthelme remercia puis s’adressant à Tamel

  • Oui c’est vraiment une belle pièce et je vois bien qu’elle te plaît, mais ma bourse ne peut me permettre de l’acheter, tu m’en vois vraiment désolé.

A cela, l’enfant n’objecta rien. Le premier il sortit de l’échoppe, non sans avoir remercié celui qui les y avait accueillis et pour sa part émerveillé. Car ses yeux étaient encore emplis de la silencieuse musique des couleurs tissées et ses mains du souvenir de leur caresse.

Lorsqu’ils eurent marché quelque temps, côte à côte sans qu’un mot n’ait été échangé, l’ancien s’arrêta et se tournant vers l’enfant qui en avait fait de même, lui dit :

  • Vois-tu Tamel, on ne peut faire tout à fait confiance à quelqu’un qui ne sait pas reconnaître l’envers de l’endroit dans sa propre demeure.

L’enfant ne chercha pas à déchiffrer les paroles d’Anthelme. En aucun cas il n’aurait voulu faire disparaître le léger trouble qu’elles avaient fait naître dans sa tête et qui lui était comme la présence d’un vent tiède.

Texte et image : Luc Comeau Montasse