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Perversion-2

.. c’est l’âge. On commence hélas par être petit. Et les grandes idées s’accommodent mal des petits bras! Les enfants ne sont pas avares de traits de génie. Qui restent prisonniers entre les plots de bois de leur table de jeu, dans leurs maisons de poupées ou leurs garages.

On ne peut pas faire ce qu’on veut sans risquer quelque chose. L’enfant pressent que son propre but ne sera pas forcément accepté. Tuer par exemple reste irréaliste, intolérable. Impossible,impraticable surtout. Comment s’y prendre alors? Que feront donc ses géniteurs si par hasard il s’y osait? Jusqu’à présent, chaque configuration que prend son besoin de vengeance ressemble surtout à une forme de noise perpétuelle et continue. Faire tout ce qui est en mesure de quereller ou de faire du mal, voilà ce qui importe. Autant de gestes qui peuvent donner une forme de mort sans qu’on les comprenne comme telles. Il faut éliminer quelque chose. Seule cette évidence compte. Les animaux eux-mêmes reconnaissent ce sentiment. Instinct de survie. Tuer, ce serait sauvegarder ses bonnes dispositions humanitaires qui ont pris germe dans son âme avant même sa venue au monde. Pour y parvenir, faut juste éliminer ce qui empêche de les mener à terme, ce qui énerve, agace et conduit à la fureur. Ce qui occupe le terrain, rend sa terre intérieure acide, empoisonnée. Stérile.

Il ne faut pas se laisser tenter par l’idée de mordre, de gifler ou de frapper. La riposte viendrait trop vite. Presque aussitôt il verrait débarquer père ou mère ou bonne, chacun excédé. Toujours convaincus de sa culpabilité, avec dans la bouche ce  » Vas-tu donc cesser de faire le méchant! » qui ne fait qu’attiser le feu dont il se sent se consumer. L’enfant le comprend. Très vite, il sait que pour lui, il n’y aura que subtilités et lacets sur le chemin de la réussite.

L’aventure fait qu’il en prend conscience d’une façon particulière. D’une façon quasiment symbolique. A la manière des leçons antiques, quand on mêle mythologie et vie quotidienne pour mieux comprendre le ciel, la foudre, les moissons ou les furies de la mer.

C’est l’hiver, un jour de grand froid. Personne ne se serait aventuré dehors. Le bonheur familial est à son cocon. La sœur s’occupe de son enfant, son bébé, sa fille de plastique rose qui a les cheveux jaunes et des yeux qui n’arrivent pas à se fermer en même temps. Dans la poussette d’osier, la poupée dort enfin après un long besoin de consolation et de câlinerie patiemment égrainées par sa jeune mère. Le garçon l’observe et il voit les petites larmes qui bordent les cils; il voit les lèvres qui tremblent, l’expression de désespoir qui marque le visage de la fille. La sœur joue si intensément et lui, non loin de là, les observe. Comment peut-on passer ainsi son temps à s’occuper d’un emplâtre de caoutchouc? Comment peut-on l’embrasser goulûment? Le dorloter et lui parler? Que cette fille est idiote! Alors, il sait ce qu’il faut faire. Il s’éclipse vers le grenier. Entre ses doigts, la poupée aux cheveux jaunes.  Il y plonge son regard pour mieux y déchiffrer les traces de l’amour qu’on lui porte. Comment peut-on aimer une telle horreur? Tout cela n’est-il pas que jouet ?

Il est temps d’agir. L’objet entre ses mains lui inspire de curieuses pensées. Qu’est-ce qui le ferait le plus rire? Les habits déchirés ou les cheveux coupés? Sur un billot, une hachette pour fendre les bûches servant à chauffer l’étage. L’enfant la voit et presque aussitôt, il fait ce qu’il faut faire. En bourreau. Une poupée morte, en deux morceaux, tête et corps, posés sur un coussin rouge.

 

Texte : Anna Jouy