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Adoration Hodler

Inutile de vouloir ou non choisir. J’aime tout de Hodler. Est-ce parce qu’il est du même paysage, d’une palette identique que la mienne ? Est-ce parce qu’on est du même bord des montagnes et de la lumière ? Est-ce sa rigueur, sa manière à la fois si organisée et si intimement libre de montrer les choses ? Est-ce ce désir presque palpable de compter sur la précision pour délivrer l’imprécis, le particulièrement insaisissable de la vie et de l’esprit ? Est-ce parce que je reconnais sa carrure, sa silhouette de bûcheron, sa stature athlétique si familièrement inscrite comme celle de quelque éleveur de bétail ou maître fromager errant dans ma mémoire ? Peut-être est-ce parce qu’il enseigna dans ma ville, qu’il dut s’y promener et trouver ici une matière à vouloir montrer et transmettre? Mais Hodler m’appartient un peu, tel qu’il reste méconnu et pourtant d’une finesse et intelligence de la toile au-delà du commun, car il est aussi ça pour moi, le regard de mes grands-parents, le monde tel qu’ils le virent, un homme de leur siècle et de leurs mots.

Paysages transcendants, corps ou visages charpentés et si délicats pourtant, comme des marbres sortis d’une simple caresse de gris et de nacres. Couleurs fortes, contrastées dont les juxtapositions enchantées offrent un calme si étonnant.

J’aime tout ce qu’il m’offre et à chaque fois je reconnais ses tableaux comme le terrain fasciné de mon enfance, quand il me disait que la vie allait rester un mystère.

Et la voici qui remonte, en regardant cette toile. Comment se fait-il que des traits si simples et presque raides de cet enfant arrivent tant de sensations et d’impressions ? Comment se fait-il que son regard mi-clos, cette légère moue en disent tant de l’embarras d’être ? Comment ce tapis naïf de fleurs presque sans tige, présences floconneuses me raconte-t-il tant de la pureté de l’âme ? Comment est-il possible que j’entre ainsi dans un rêve alors que tout ici semble si descriptif, un modèle simplement ?

Est-ce un art de la composition, une haute idée de la mise en toile qui m’autorise alors à trouver en ce tableau une porte vers tant d’autres espaces ? Mes yeux se joignent à ceux de cet enfant qui m’invite amusé à l’imiter et à entrer dans mes propres résonnances.

« Ouvre ton regard sur ces choses qui te dépassent…. » « Dis-moi, que choisis tu, cette fleur-là ou cette autre ? Dis-moi laquelle te plait-elle, laquelle veux-tu ? »

L’enfant se tient droit dans cette posture arrêtée un instant. Bientôt il aura quitté mon champ de vision, il partira, vieillira et mourra en un éclair dans un autre tableau sans doute…Il est temps, semble-t-il me dire d’avancer et de choisir donc, lui comme un papillon dont la mission est de changer les nuages de Pékin.

Me voilà dans ce pré, dans ce monde vert et blanc, un Eden où ne règne aucun bruit, aucun cri, aucune parole, un jardin où il n’y a même pas vraiment d’enfant, mais le corps astral d’une pensée d’enfant. Je suis dans le secret de mon propre intérieur, là où certains imaginent que je cache des lacs, des montagnes, un pâturage d’éternité.

Je suis dans le mutisme de ma propre famille, dans son secret qui me laisse à demeure et me fige, dans l’indicible.

Je suis dans la beauté des profondeurs ou des altitudes, là où on ne peut entendre qu’avec les yeux.

Le silence s’est fait couleurs.

Le poète envie toujours tous les peintres d’être ainsi ses seuls intimes.

Je ne saurai jamais ce que veut dire Hodler ; il écarquille les yeux dans son portrait, bouche close. Mais revenir et tenter de fracturer le coffre-fort de l’arc-en-ciel.

 

Texte : Anna Jouy

reprise de 19 août 2014