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l apatride

L’apatride, étrange assemblage de personnages issus d’une lignée, d’un passage de générations, né du hasard des trajets et des exils successifs. De cette descendance de déplacements, d’histoires, un sujet finit par garder en lui la part de celui qui a été enfant et petit-enfant de son parent disparu: est-ce cela, une tradition orale de transmission ?

Ce fut ainsi, pour moi, avec ma famille. Elle m’a révélé avec le temps, les naissances et les morts, une fidélité, celle d’un témoignage de mots bien au delà d’un nom ou d’un patronyme.

L’apatride est tout à la fois, un grand-père, un père et un fils reliés entre eux dans l’après-coup par un fil ténu des mots écrits et lus, à travers les langues que leurs vies, en échouant sur une terre, ont eu à croiser. Et dans cette nécessité impérieuse de lire et d’écrire, je me suis amusé à les faire écrire avec moi, comme si certains bien que morts et enterrés, continuaient leurs dialogues avec mon présent. L’apatride est devenu un personnage de mes écrits, une voix parmi les autres voix de mes nuits échouées…

La « traduction » de mes « Cartes postales » que j’ai ainsi gardées en mains avec les années, n’a rien de « professionnelle ». Elle est juste affective. Ces poèmes ne sont que les traces de lectures d’un parent à son fils, traces de souvenirs auditifs, instantanés d’une lecture d’un soir au chevet d’un enfant qui s’endort, lecture transcrivant librement idéogrammes et mots parlés d’une langue vers une autre. J’ai eu ainsi ce souhait de les faire résonner à nouveau. Autant je me rappelle de ces lectures du soir devenues une fiction dans ma mémoire, autant j’ai ramené tous ces poèmes et les vies de leurs poètes comme des histoires et des chansons qu’on raconte ou chante à son enfant pour apaiser sa peur du noir.

Cela n’a eu en moi aucun effet identitaire de l’origine perdue, au contraire, cela m’a permis de rencontrer d’autres sonorités, d’autres poésies, d’autres littératures, d’autres langues et d’autres lumières, les nombreux quelques-uns de tous ces continents et océans de la langue tels des phares de la pensée. À leur côté, je me suis senti moins isolé dans le vacarme du monde, car la solitude n’est pas une déchirure exotique, patriotique, ni une chose nostalgique, non, la solitude et son étrangeté ne sont, me semble-t-il, que le malaise de la chair elle-même face aux autres et leur brouhaha inaudible: c’est tout.

Je suis de plus en plus fatigué de parler. Souvent muet, réfugié à l’abri du monde dans des lieux quelconques, et sans raison particulière, j’écris… J’ai d’abord écrit au crayon, puis au stylo bic, bleu, rouge, vert, un de ceux qui traînait là sous la main. Aujourd’hui je tape sur les lettres d’un écran numérique. J’écris en français, langue que je ne parle presque plus dans le quotidien de cette ville d’Asie, là où j’ai fini par poser mon corps et ses bagages, depuis dix ans déjà…

Bonne route à mes Cartes postales familiales personnelles si vous les recevez.

Un souhait : qu’une vie puisse n’être que le vécu de sa fiction…

Texte : Anh Mat & L’apatride.
Tableau : L’apatride

Note de l’éditeur : voici le lien de téléchargement des « Cent trente-cinq  Cartes postales de la Chine ancienne » :  http://www.qazaq.fr/pages/cartes-postales-de-la-chine-ancienne/