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Dalibor Smutný

Ils avaient couru dans la neige, troué la couche blanche nouvelle. L’étoupe du bruit de leurs pas. Les doux craquements feutrés. Du coton que l’on foule. Et les pétales, tombant. Et leurs bouches dans l’effort à manger les flocons. Dans l’épaisseur de la chute ils s’étaient pris la main. Pour y voir un peu plus. Ou pour ne rien voir. Pour se prendre et se surprendre la main. Justes mains. Comme ça. Ne pas se perdre encore. Ils faisaient naître le souvenir. Une main d’homme tenait le glacé de la bouteille vide. Une main de femme tenait le chaud de l’autre main de l’homme. Ils étaient corps de souffles liés par les doigts de la course. Et leurs buées, traînées humides abandonnées derrière eux, traces flottantes aussitôt disparues. Leur effort contenait le froid qui, maintenant, les marquait de sa présence, pinçant leurs visages. Ils avaient quitté la clairière. Un chemin verglacé menait à la maison. Ils couraient. Ils glissaient. Se reprenaient. Ils ne tombaient pas. L’impérieux besoin de retrouver la chaleur d’un intérieur douillet, sans doute. La neige était contente de les voir courir. Ils se mouvaient dans la danse joyeuse et trouble des houppes cristallines. Étoiles nues, blanches et froides, virevoltant dans l’air vif d’un retour d’hiver imprévu. Ils n’avaient pas pressenti, eux non plus, au seuil de ce printemps déréglé, cette cavalcade folle attachés par les mains. A l’improviste, l’envie et l’étonnement. Ils couraient surpris, paumes collées. Maintenant ils débouchaient du bois. Ils apercevaient la maison. Ils s’arrêtaient. Malgré le vol blanc touffu de la neige et son rideau mouvant ils sentaient à quelques mètres de leur immobilisme essoufflé un nouveau refuge présent pour eux. Leurs bouches fumaient blanches. Blanches volutes dans le blanc du pays. Seule la neige savait. Et délicatement, sur la pointe du ciel, l’aube s’avançait vers eux. Pâle commencement. Ils reprenaient souffles. Ils reprenaient paroles. Elle disait, douce voix, et sans peser son dire: -« Tu retrouveras tes verbes ». Il répondait : -« J’en cherche des nouveaux ». Puis il ajoutait : -« Tu n’as pas froid » ? Elle avait froid, soudain, comme si la question posée lui faisait subitement éprouver l’environnement gelé. Elle tremblait. Elle lâchait la main de l’homme pour réchauffer ses doigts à son haleine. Il soufflait lui aussi sur ses mains d’homme. La maison à quelques pas. Deux visages. Et deux sourires. Ils savaient le feu tout proche. Il faudrait l’alimenter. Des bûches attendaient sous l’appentis. Du feu en réserve. Promesse. Ils s’avancèrent. Il ouvrit la porte. Ils entrèrent dans un autre jeu.

Texte : Zakane
Photo : Dalibor Smutny