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Il y a des choses qu’on ne veut pas comme cela dans le monde et qui sont là bien tranquilles, bien énormes, comme la mer
Eurydice, Jean Anouilh

J’ai la voix blanche de sable au contact de la chair. Je n’avance plus. Je m’aveugle, je m’essore. Je parle l’immortel, l’horizon mort. La parfaite absence. Désert ou mer, à perte de vue, c’est du pareil au même. Trop long-trop court, trop tôt-trop-tard. Au compte des heures, nous échouons là où nous nous échouerons toujours

Cadavres.
Conscrits au mythe ou dénués d’histoire

J’ai défait la robe du temps pour tenter la langue infernale d’Eurydice. La baiser pour mieux l’arracher. Et l’écouter seule mugir, muette pourtant, en moi comme un animal battant l’immobile, la pupille vissée au reflet noir du tanneur d’horreurs. Qui approche. Pour encloisonner la sauvagerie d’un carcan plumé d’éternité. Une catin sans cesse mourante d’embaumer l’entrevoir fatal du vivant à ses mots d’ordre sans appel. Stériles. Et pourtant, saturant l’air des parfums avares du râle

(Je n’ai d’âme que tue)

J’ai mutilé le mythe d’où s’essoufflait vaine, Eurydice parlante, afin que jamais plus Orphée ne se retourne. Que sa lyre[1] résiste à la léchée des flammes du regard mâle. Que la fonte du Styx ne rive pas désir et noyade. Noyée et langue femme[2]. Que l’épilogue d’Orphée fasse mentir Dante, Hermès, et toute leur panoplie d’enfer. Les coulées d’encre rougeoyant de plus de deux millénaires d’étêtage du sujet courbe, tranché au ras des drapeaux du crachoir en course-poursuite contre cuisses et hérétiques, confondant galbes et chevelures à risques. J’inventerai la signifiance des gerbes flétries sous le sein tari par la sécheresse de nos drames. Car je n’ai ni la gueule ni la matrice à mettre au monde l’homme mort. Je refuse de servir d’objet aux massacres des mythes condamnant ma figure à baigner dans l’éternelle éclaboussure d’une femme trébuchant sur la première pelure comme la dernière catastrophe. Je ne me sens pas la colonne d’une actrice des précipices d’amour figurants au palmarès du verbe fait sexe. J’ai déjà gerbé ma chute à en découdre la phrase jusqu’au récit ambulatoire : je parle tout le temps, mais je ne sais pas répondre. C’est d’ailleurs pour ça que je parle tout le temps, pour empêcher qu’on me questionne. C’est ma façon d’être muette.[3]

Eurydice vivante, c’est l’Antigone euthanasiée. L’éméchée gisant ventrue de paille au tableau de chasse des passions avortées. Prête à allumer. Que les volontés à perte fassent brûler leurs catins conformément à leurs largesses. Eurydice parlante, c’est l’Avariée proliférante. Cette relique diffuse de niaiseries qu’idiomes et compisseurs lui ont gracieusement accordée pour appeler son pauvre Orphée. Je l’userai brève et raide. Que s’entredévorent gangrènes endémiques et discours miséreux

Car je suis le bacille d’une prose asphyxiée. L’organe dément d’une contagion purulente. Du Styx embouteillé à rincer l’imbuvable. Décapant le rien à s’en démancher les nerfs. La cervelle jusqu’au manque. Total de raccord. D’ancre. De câblage. Je suis le corrosif et la morsure. La panse, la farce et l’autre ordure. Je suis fleuron fleuri d’ulcères. À chacun son adultère, son désordre au cul, son jean-foutre, son trou de mémoire. Voir(e) encore sa catin multipliée, mystificatrice et mystifiée, pressée au fer, avachie sur planche, pressurisée dry clean, bavée, bavant, viandée ou crue, blanchie à mort. Comme l’implosion d’un choeur factice, le panneau réclame de babioles d’apparat pour chairs rances, l’hommage maladif greffé aux litières agonisantes. Allongé au phrasé, trop tôt-trop tard, crevé essoufflé, trop long-trop court. L’aller du geste futile, le retour inutile. Suant noms communs et dérisoires, litanies chiantes, prière de répondre, vol à l’étalage, citation de la défonce, sévices aux sous-sols, atteinte aux semelles, séance de remords, cauchemar de services et siphon d’Histoire. Je suis l’Eurydice des mascarades, mensonge livide, respirateur des enfers et miroir pour antichambre incantatoire. Éclatée, éclatante, divine et femme, entière et massacrante, muette ou éraillée, grinçant à poil pour chanteurs désespérés. Je suis l’Ave des abattues, siège de consécration des amputées

Fille, mère et catin d’un royaume épouvanté

Je suis l’Eurydice femme, l’appel à inventer

[1]sa girouette, sa cothurne et son couteau
[2] sale
[3] John Cage, « 4’33 » », Four Minutes Thirty-Three Seconds, The Sound Corporation, 2010, 4min.33s.

Texte : Marie-Pier Daveluy