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Cher ami,

L’automne est magnifique. J’écoute la lumière qui chante, des feuilles d’or agitées à mes fenêtres. On questionne souvent les gens sur ce qu’ils emporteraient sur l’île déserte. Je demanderais de toujours pouvoir écouter de la musique. Basta pour les mots, je ne voudrais pas être un poète sans air. Ecoute….


Il n’y a pas assez de roseaux dans mon corps pour être de ces violons. Et pourtant, sais-tu que je suis l’archet, suis les cordes qui bruissent, que je penche et ploie sous le crin de vivre? J’essaie d’apprendre le concerto dans lequel je suis censée tenir ma partition. Sociale, je devrais être… Je tente.

C’est une musique âpre, une écriture faite de frottements, de pincements, mais qui parfois dans un segment de portée me flanque «la pidouille»* tant c’est fort et beau, une harmonie insultante, jetée à la face de ceux qui réclament un chant doucereux, les accords en tout et pour tout. J’aime écouter le boucan, le fracas de nos existences, chahutées, malmenées, cette époque si instable qu’il faut chercher en soi le goût secret de quelques sons agréables. La beauté est aiguisée, si souvent confrontée à l’horreur. On ne peut rien prendre à la légère, ce n’est plus le temps des berceuses. En effet… La vie contemporaine est faite de ce bon usage des dissonances.

J’essaie de tenir ma partie, d’être dans les bonnes postures, de décorporer mon sens mélomane. Participer à l’ensemble. Je n’ai pourtant pas assez de ces souples liens avec les autres, pas assez de lianes et de malléables, mais trop de ces accrocs que font tant et tant de fois les jours. Je m’achoppe à la note, je bute sur les gammes naturelles et voilà qu’il y a ces passages qui montent puis ces vertigineux triolets qui s’enfoncent et moi qui patine et me retiens. Comme on n’ose pas gravir ou descendre la montagne, de peur de vivre trop court, de vivre trop net sur l’arête d’un temps. Et tu nous vois tous dans cet orchestre, secoués tiraillés par mes hésitations, mon absence d’excellence, ma dys-virtuosité faudrait-il dire… Je me demande tant comment vivre en harmonie? Je sais ce que cela exige: des exercices, du travail, des heures de répétitions. Malgré tout, je tergiverse et je me contente, par tous les moyens,de n’user que deux ou trois cordes de mon outil, toujours pincées au même endroit de la voix. Je ne veux pas en faire plus. L’âme de l’instrument vibre petit, pareil à ce peu de sang au cœur d’un coquillage qui nous fait croire que l’océan déboule et envahit nos oreilles. Tromperies et fantasmes., je n’aime pas la compagnie des hommes.

Comme en tout, la peur est la grande maîtresse du néant. Je suis une instrumentiste manchote, et j’ai fait de mon violon, un triangle léger sur lequel je marque juste le tempo. En moi dorment les mélodies et le bonheur sans doute.

  • avoir la pidouille : avoir la chair de poule.

Texte : Anna Jouy