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Pas d'un cil

M’asseoir près de la porte de sortie, n’avoir à faire que deux pas pour partir si quelque chose venait à troubler ce calme, toujours avoir en cas d’urgence la possibilité de déguerpir au plus vite réduit considérablement chez moi les nuisances causées par mes contemporains. C’est aussi la raison pour laquelle je recherche toujours des lieux publics dépeuplés, presque morts, où m’asseoir au calme, comme ce café, vide la plupart du temps. Je l’avais choisi justement dans l’espoir de n’y croiser personne et voilà que quelqu’un rentre et s’installe de l’autre côté de la salle. Ma précieuse tranquillité, mon petit coin d’aise à l’oubli de tous dans ce café minable, tout ça sauvagement saccagé au moment même où il est entré. Certes, il est assis à une table assez loin de la mienne mais à mon goût pas encore assez éloignée pour avoir la paix. J’aimerais ne pas y prêter attention, pouvoir le déloger de ma pensée et me retrouver seul même à ses côtés mais je ne peux à présent m’empêcher de le surveiller du coin de l’oeil, de sans cesse me demander: boit-il son petit noir amer tout en ignorant ma présence ou m’a t-il lui aussi reconnu d’un regard furtif et a préféré feindre l’ignorance pour ainsi ne pas avoir à me saluer ? Après m’avoir fait un signe de la main, s’excusant de ne pas m’avoir vu plus tôt tout en invoquant de quelques mots la coïncidence impossible et la surprise, pour ne pas dire la stupeur, de nous rencontrer à nouveau ici, j’imagine qu’il n’aurait pas eu d’autre choix que de m’inviter à sa table, en effet, nous avons été bien trop proches par le passé pour nous éviter cette peine… De toute façon, avant d’envisager une quelconque confrontation, il faudrait qu’il sache que je suis là, ce qui ne semble pas lui sauter au yeux pour l’instant. Mais j’y pense, j’aurais pu le confondre avec quelqu’un d’autre, après tout je l’ai à peine aperçu de dos quand il est entré, ce dos bossu, voûté comme une courgette, cette démarche maladroite, appliquée, faussement nonchalante, cette nuque trop frêle pour relever le poids de son énorme tête sur le point de tomber, non, pas besoin de voir son visage pour en être assuré, sans l’ombre d’une hésitation c’est bien lui.

Ennui des serveurs palpable à leurs mines pâles de fatigue immobiles derrière le bar à subir ces interminables minutes du dernier service. Dans la salle ne reste plus que nous deux et le silence, le sien et le mien et même peut-être le nôtre, après tout qu’en sais-je si oui ou non nous partageons le même silence ? Le mien bien tourmenté se débat d’impatience dans tous les sens comme un dément cherchant à s’échapper de sa camisole de force, le sien semble au contraire à son air tranquille le laisser de marbre mais c’est peut-être un masque qu’il porte là alors que moi au contraire, j’expose nue la face que je perds à mesure d’attendre de lui un signe qui ne viendra pas. Dans ces cas-là mieux vaut ne rien dire, partir, se lever de la chaise, la faire grincer sur le carrelage, faire un peu de bruit exprès, lui donner une dernière chance de tourner discrètement la tête en ma direction, mais la tournera t-il alors que je me dirige vers la porte le pas lourd, engourdi et préoccupé par la même question: est-il en train de me regarder partir ?

N’en sachant rien je suis ni seul ni accompagné, marche lentement dans le doute de n’être rien et l’espoir d’être encore quelque-chose. J’hésite un instant à revenir sur mes pas puis résigné je me dis à quoi bon, je ne me retourne pas, pousse la porte qui, avant de se rabattre derrière moi, grince d’une stridence qu’il n’a pu manquer d’entendre. Comment ce bruit aurait-il pu ne pas au moins lui faire tourner la tête ne serait-ce qu’une seconde ? Comment, durant cette seconde, aurait-il pu ne pas avoir reconnu ma silhouette reconnaissable entre mille ? Non, j’en suis certain, il m’a vu et reconnu, comment ose t-il encore le nier ? À ma table fume encore le mégot d’une dernière cigarette vite écrasée dans le cendrier et mon absence, assise à ma place sur cette chaise vide encore chaude de mes deux fesses, j’imagine qu’elle doit le hanter, le faire chercher en lui les raisons de mon départ dont il se sent responsable, à se demander ce qu’il a bien pu faire pour que je parte de la sorte, si froid, sans un mot, pas même un cordial salut. Il n’en fera pas l’aveu mais au fond mon absence l’obsède du remords de ne m’avoir par orgueil rien dit, lui qui crevait d’envie de me retenir, lui qui après mon départ prit finalement son courage à deux mains pour tenter de me rattraper en sortant précipitamment du café, oubliant même de payer la note, et ainsi tenter de retrouver ma trace au plus vite avant que je ne sois trop loin. Mais sa réaction fut probablement trop tardive puisque personne jusque-là n’est venu m’interpeller dans la rue, même si j’avoue à présent avoir ralenti le pas pour lui laisser une chance de me prendre par l’épaule, me retourner et vérifier qu’il s’agit bien de mon visage avant de s’expliquer sur ce qui nous arrive mais finalement, ce scénario en moi ne tient plus debout, plus je m’éloigne, plus j’ai l’amère certitude qu’il n’a pas bougé d’un cil après mon départ, pas d’un cil c’est ainsi et pas autrement. J’ai envie de crier, d’un cri qui remplacerait les mots que je n’aurais de toute façon pas su trouver s’il était venu à ma rencontre. Je lui en veux. Quelle est cette rancune qui vient m’envenimer, d’où vient-elle, à quelle histoire est-elle mêlée ? J’ai beau chercher de quelle intime cicatrice j’ai perdu la mémoire, je ne trouve rien, pas même l’ombre d’un contentieux. Le fait est qu’elle me reste sur le ventre et sur le bout de la langue. Le désir de l’exprimer d’une façon ou d’une autre me brûle tout entier. Mais sous quelle forme pourrais-je formuler cette rancune sans passer pour un fou étant donné que je n’ai même pas les raisons pour la justifier ?

Pourtant – et je peux le jurer – elle n’est pas pour autant moins vivace, j’ai même eu peur à l’instant de commettre le pire, de passer à l’acte, bref de rebrousser chemin et sans un mot d’aller le tuer pour rien, aussi absurde que ce meurtre puisse paraître, il l’aurait bien mérité.

Sain et sauf, bien vivant à la table où je l’ai laissé, moi déjà loin, ailleurs, apaisé, ce serait perdre mon temps que de chercher quelque-part l’origine de ma rancune, la vérité est qu’elle n’en a aucune, enfin, elle est juste un faux-fuyant, un prétexte, un leurre auquel je m’accroche avec hargne pour mieux me duper, me persuader qu’il est toujours un ami juste parce-ce que je lui en veux encore, mais de quoi ça je n’en sais résolument rien. A dire vrai cette rancune est d’une mauvaise foi bien risible, elle n’a aucun sens si ce n’est celui de l’avoir éprouvée par surprise, subitement, pas plus tard qu’il y a quelques minutes, un vrai coup de foudre de rancune, et à mesure de la taire comme une amour secrète, elle disparaît, avec la distance et les heures, presque aussi vite qu’elle est apparue.

Je pourrais revenir dans le café d’où il n’a pas bougé d’un cil que je ne le reconnaîtrais même plus. Désormais orphelin de ma rancune, à mes yeux, il a beaucoup changé. Il est redevenu un simple passant qui prenait paisiblement son café là où je prenais le mien. Je n’attends donc plus rien de lui, il n’y a rien à attendre d’un passant n’est-ce pas ? L’anonymat reprend si vite ses droits que le temps d’oublier son nom commence déjà. Qui était-il au juste ? Il paraît que nous nous connaissions, il y a longtemps, bien longtemps, que nous nous sommes rencontrés une fois de plus ici, une dernière fois, tout à l’heure, je ne sais pas, je ne sais plus, j’ai dû oublier. Ce café, cette porte, cette table, cette chaise, ça ne me dit rien, et puis ça ne me dit rien qui vaille… Il est un peu bossu vous dites ? Désolé, ça ne me revient pas. Oublier ça m’arrive, c’est vrai, j’oublie vite, ce n’est pas grave, je suis en paix et il ne souffre pas, vous dites ? Oui voilà, c’est mieux ainsi, de toute façon je ne l’entends plus, pas plus que lui ne m’entend, oui c’est ça, on ne s’entend plus, quelque fois encore quelques mots qu’on dit comme ça pour rien mais jamais plus les mots qu’on lance pour faire mal, ou faire bien, ni même ceux qu’on retient, non, en tout cas moi, je ne retiens plus les mots, je ne retiens que le souffle, le souffle de ce qui n’a plus lieu d’être avec lui…

Texte et photo : Anh Mat