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ennui

Cher ami,

L’heure passe. L’ennui est là. Comme un chat qui veut entrer. Et peut-être sais-tu qu’un chat, qui se tient derrière une fenêtre, est si miaulant et grattant que de sa seule insistante présence, il occupe déjà tout l’espace, tellement, et bien plus même, que si on lui avait fait une place sur le divan ou le lit, entre des coussins. L’ennui est là, une sorte de mendiant, d’un genre prégnant, qui me fixe au delà de la pensée, dans le fond le plus lointain et coupable du crâne.C’est un état bizarre où je me plains d’une sensation de grand vide mais qui, en même temps et cela d’une manière si forte et violente, est comble jusqu’à la gueule, empli, considérablement occupé, par l’idée fautive du rien faire, de la glande. L’ennui, comme le chat, m’envahit plus encore que n’importe quelles diverses petites ou grandes actions. Il me prend tout mon temps, il m’investit, il m’occupe. Lui et son immense troupeau d’idées noires, de rêveries irréalisables, de désirs qui n’ont jamais été à l’ordre d’un quelconque jour. Soudain, je voudrais être dans une grande ville, sur un bateau, ou en train. Soudain, je voudrais me balader avec des talons de dix centimètres dans les bureaux d’une trader. Soudain, je voudrais avoir une ferme pas loin d’Ushuaïa, ou promener mon vertige sur le dos du Cervin. Soudain, je me verrais bien missionner dans une cambrousse misérable avec mon écusson de la Croix-Rouge, je voudrais avoir un stéthoscope pour écouter le cœur d’un gorille dans la brume. N’importe quoi, mais pas cet ennui…

L’heure passe. Et moi, je suis déjà passée dix fois au moins dans les chambres. Pour ne rien y faire, comme si une autre inspiration, une impulsion, une idée même bête s’y trouvait, que je n’avais pas encore dénichée ni même aperçue. Mais les rideaux ne frémissent pas, les livres sont rangés, le lit est bel et bien fait. Il n’y a pas de ménage à entreprendre, pas de soin à apporter à aucune plante ou quoi que ce soit. J’y retourne pourtant encore une fois, je dois avoir laissé là, une vieille pensée, un projet même minime, qui a longuement mûri en moi quand je n’avais aucun temps à lui consacrer.

Mais la tête est vide, la mémoire plus blanche encore, lessivée parfaite et c’est comme si je n’avais jamais de ma vie, songé…

L’heure passe, le ciel est gris, pommelé. On disait toujours des chevaux gris qu’ils étaient pommelés! Oui alors, ce ciel est un gros équidé tacitement au pré de ma fenêtre. Qu’il y ait des villages, des villes, des gens au-delà de cette robe devant mes yeux, me semble fort improbable. Je crois que tout s’arrête juste aux pommes célestes de ces quelques nuages. Un arrêt, une image fixe. Et je devrais m’emballer pour ce film sans aventure? Je voudrais sortir qu’assurément ce serait aller contre le mur. À quoi bon? Et plus ou moins, que j’en fasse moins ou plus, je demeure dans la très stable posture du rien à foutre, les bras ballants.

L’heure passe. Qui est-ce que j’attends ou alors quoi? Je suis là, tétanisée par l’ennui, un joujou sans pile, une marionnette sans bras, un truc désactivé. Cumuls de points, entassements, chaque seconde sur l’autre, construction de l’attente. Je monte une tour sans doute, mon énergie malgré le surplace dans lequel je suis, réclamant de se trouver un débouché et de croître à la verticale. Tu sais, comme on met les cubes les uns sur les autres, quand on est un enfant. On pense que ça peut grimper ainsi, haut et longtemps. On cherche le point le plus élevé, c’est le défi car ce ne sera pas éternel, on le devine mais pourquoi pas? Hélas, il y a toujours quelqu’un pour ouvrir au chat de la fenêtre et celui-ci trouvera le moyen de traverser la chambre comme le vent et fera de ces exploits de patience un simple tas de cubes affalés sur la table.

L’ennui est une personne comme une autre. Un poète ou une femme, ma semblable, qui en fait l’autopsie, comme un chirurgien répète sur un cadavre les gestes qui sauvent. Il passe ici tous les sept en quatorze, décidé à me mettre le couteau sous la gorge. Il en veut, me fige, me plaque aux murs. Il me rançonne de ses exigences, il ramasse mes bénéfices, vide la caisse du plaisir, remet les compteurs à zéro. Il démonte mon jeu de patience. Il faut toujours tout recommencer, reprendre, refaire, revenir. Comme on détendait autrefois le chariot de la Remington et qu’on écoutait ce petit bruit de la manette qu’on avait tirée. On était soudain à la ligne et tout était à nouveau à écrire.

Ici, c’est le jour de payer mon tribu. Je dois expurger le trop plein, les mille mots du mois, la caisse enregistreuse du blog dégorge sa monnaie. L’ennui passe et il fait le grand saccage. Demain, je me demanderai ce que j’ai foutu pendant la dernière quinzaine. Et je me sentirai épuisée d’un travail sans réussite, puisque c’est sans cesse une feuille blanche, un écroulement de mots .

Texte : Anna Jouy