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rêve

Cher ami,

Dans l’énorme abstinence de rêve que sont les journées, les heures laborieuses, salle vide, table démise, le songe prépare ce qui sera. Tout le jour, grappillant images, couleurs et émotions, la chimère se construit. Elle cueille des matières disparates, des mots, des mélodies ou une palette de couleurs.. Elle cuisine des visions, des pensées, des fonds d’épices… Parfois, elle cherche dans de vieux parfums, ce petit truc récurrent et qui signe l’originalité de ses nourritures. Elle concocte. Elle macère, elle cuit et recuit. Tout le jour, elle travaille. Et dans mon corps, qui est son vieux pot, le rêve, ce revers de ma vie, l’extrême orient de mon être, reconfigure ses illusions. Car bientôt je reviendrai et à mon retour programmé, comme un seigneur, je demanderai des contes à mon peuple de mirages.
Tu sais mes problèmes de sommeil…

Dehors, le ciel s’éteint, lentement. Lentement et si secrètement, que je crois voir clair encore longtemps alors que soudain, il n’y a plus que l’indistinct. Moment si insaisissable qu’il n’y a aucune frontière à franchir, et que déjà là, à ce moment-là où le jour décline, je pénètre dans le domaine où l’esprit ne sait plus ni entrevoir le monde ni ce qui lui arrive.

Le ciel s’éteint et je fais de même, toute lumière dissoute en moi. Peut-être d’ailleurs, ne suis-je plus de la bonne texture, de la chair vraie mais plus qu’un succédané, une hypothèse de vivant? Je reste longuement à m’accrocher aux derniers rayons pour comprendre ce qui va arriver, avec cette sotte idée de fixer à bout portant un seul grain dans le tas de sable compact du sommeil. Qui sait? Pourtant, la folie n’est pas de porter une attention obstinée à ce qui se passe mais bien plutôt de croire que cette amarre à laquelle je me tiens, butée, ce piton auquel je suis, têtue rivée, ne se tiendraient pas, eux aussi, dans le mou des plages de la somnolence. Et que c’est vague et sans conséquence.

Et donc je tomberai. Quand? Je ne sais. Comment? Pas plus. À quelle page du memento de la nuit, je sortirai du lit et endosserai l’autre image? Le sommeil est long à venir.

J’aime ce regarder disparaître; la mort du ciel est l’offrande d’un univers plus profond. Magnifique transparence des noirs de la nuit. Le temps est au terme de mon œil. L’infini et quelques lucioles partout qui m’interrogent. Robe plumetis d’une création dont miraculeusement je suis. Je regarde par la fenêtre, la nuit dans les yeux. Elle est pleine des mouvements de l’invisible et je pénètre un noir de neige… Comme l’écran de la télévision, à la fin du programme.

Dehors, le ciel s’éteint doucement et je fixe la serrure de l’assoupissement. Je fixe cet œil de bœuf majuscule où se tiennent mon repos et son frère, le rêve. Deux êtres avec lesquels je ne partage que le secret, celui qui même dit et redit, peint et repeint, ne sera jamais vraiment délivré.

Je ferme les yeux et lentement le rêve me déshabille, me dévêt des pelures du jour. Je passe d’une dimension vers une autre, plus profonde et m’y retrouve à chaque fois dans de mêmes pâleurs, d’identiques jus, de semblables odeurs. Visions proches et chaque fois nouvelles. Des villes, des arbres, des gens portant leur nom sans porter leur figure.

Séquences marquées, bien rythmées, rapides ou lentes, tapées fortement et d’une manière si précise, mécanique du pouls, drums corporels. Je pénètre dans les parois, les épaisseurs régulières d’ébahissements et de voyage. Je procède par couches. Cela m’ancre dans le tissu charnu de mes épopées.

Et puis, la nuit et ses multiples, ses rêves premiers et ses zones zéro où je dors trouée, un œillet sans cils au centre de la tête. Je rêve comme je pense, émanations chimiques, constructions d’acides et de nerfs, frictions électriques qui gémissent ou jouissent, selon.

Ou alors, dis-moi, est-ce dans cette arrière-chambre de ma vie, qu’une âme vaque solitaire et libre, tel un mage ou un prophète, et claque des doigts pour tordre le cou aux métaphores dont j’use tellement pour «mévivre»?

Texte : Anna Jouy