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Marseille-Miramas

Il est écrit « Route secouée Village perché Le poète (ou le port ?) sous la jetée ». Pas de point mais trois majuscules. Le fraudeur du train qui soi-disant n’avait pas de papiers a tendu ce petit papier à l’enquêteur qui ne savait pas alors qu’il était en quête.

Dans le train de 7h28 Marseille-Miramas, il est écrit sur fond orange « Ici un perdant à 375 € ». Le regard de l’enquêteur remonte en haut de l’affiche sous verre : « la fraude : ne misez rien, perdez gros ». On peut ensuite lire le détail de chaque fraude : Absence de billet : 88€ + prix du billet ; falsification du billet : 133 € + prix du billet… L’enquêteur se demande le prix qu’il en coûte à falsifier la réalité. Il sait qu’une perte est en jeu.

Le contrevenant – on dira ça plutôt que fraudeur – suit le contrôleur on ne sait où. L’enquêteur pressent qu’il ne le reverra plus. Alerte bleue.

Sur la mer il est écrit « L’oubli : un acte manqué pour mieux retourner ». L’enquêteur ne sait plus lire la mer. Il y retourne souvent par ce train de la côte bleue. Il a appris que même si la parole l’oublie, elle reviendra.

Les passagers se donnent à lire. Certains plus suspects que d’autres. Dans quelle catégorie ranger cet homme au T-shirt vert anis sur lequel est inscrit « Kaboul » (l’enquêteur y associe maboule/Istambul) et en plus petits caractères « football club ». L’homme au T-shirt vert ne semble pas posséder les mots que cherche l’enquêteur. Peut-être n’a-t-il même pas la parole, car il dessine.

L’enquêteur oublie sa quête. Mais que veut l’oublié ? Ni mémoire, ni connaissance, mais la justice.

À 7 h 56, entrée en gare de La Redonne-Ensuès, Ensuès- la Redonne mais quoi ? L’enquêteur est passé maître dans l’art de l’évasion. Tant et si bien qu’il s’évade de l’enquête. Il descend au terminus, Miramas. Perdu au milieu du ATTENTION AU PASSAGE DU TRAIN… il a complètement perdu les mots, ceux qui se disent et ceux qui se lisent.

Il est peut-être écrit ce qui va se passer, ce qui passe… comme ce train. Parfois aussi, il est écrit qu’un train doit passer à telle heure et qui ne passe pas ou pas exactement à l’heure où c’est écrit. L’enquêteur perçoit une multitude de sons entremêléss. Sifflement, stridence, long chuintement, sonnerie grêle, battement irrégulier, ta-tane, ta-tane, ta-tane… martelés dans son crâne… les quatre notes du jingle SNCF MESDAMES ET MESSIEURS, ATTENTION AU PASSAGE D’UN TRAIN. ÉLOIGNEZ VOUS DE LA BORDURE DU QUAI S’IL VOUS PLAÎT. L’enquêteur entend « vous plaît » « s’il » « du quai » « ordure » « niez-vous » mais il est écrit qu’il s’éloigne…

Il marche un peu plus loin, là où l’on aperçoit le bord de la ville. Le voilà à l’arrêt devant deux arbres. Bruissement des arbres urbains. Au plus près du murmure, il les entend parler : « Dis à Alexandre qu’il peut dormir sur ses deux oreilles ». Il comprend leurs paroles codées. Sac et ressac du vent dans les branches = rendez-vous à la plage. Stridulations discrètes des cigales qui ne pensent pas. Moteurs lointains des voitures. Presque un silence.

Puis de nouveau les voix éloignées du quai. Fred celui qui disait tout sans limite. Jeune homme. Sage-femme. Prêtre dans une église. Tous ceux que l’enquêteur n’a vu qu’une seule fois sont convoqués, consignés dans un livre dans sa tête. Sa main remet de l’ordre avant qu’il en ait conscience.

Capituler ou récapituler, écrit l’enquêteur dans son cahier bleu. La main ajoute un point d’interrogation. Il est écrit sur la couverture bleue du cahier « Conquérant » et en petits caractères « Sept ». Or il a sept petits papiers blancs. Signes que tout est écrit, non ? L’un lui a été donné par le voyageur sans billet mais les autres, il ne se souvient plus comment ils sont entrés en sa possession. Il récapitule ce qu’il a à conquérir.

À chaque papier, une voix.
À chaque voix, une main qui écrit.
À chaque écrit, l’oubli.
À chaque oubli, la mer en ligne de mire.

Il est écrit Mer peu agitée. L’enquêteur pique une tête à Sausset-les-Pins. Oublie et la quête et l’oubli. Était-il en quête d’une histoire à inventer ? Celle de cet homme sans billet sans papiers dont il a appris de source sûre sinon écrite qu’il n’avait pas été jeté violemment du train mais était descendu simplement à la gare d’Ensuès-La Redonne… la redonne espoir alors.

Il est écrit que tout ce qui a été perdu – mémoire, parole, mots – a été retrouvé.
Il est écrit que toute question a trouvé réponse.
Il est écrit que passent plus vite les trains que le temps, mais certains disent que c’est parole mensongère.
Il est écrit que l’enquêteur a peut-être menti.

Texte: Christine Zottele