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Elle ferme les yeux. Elle referme les yeux et les referme encore… Espérant qu’une hache lointaine vienne couper le fil de sa conscience. Dormir peut-être. Et dans l’attente recroquevillée de sa quête, la musique. La Cadillac décapotable fuit des crânes, à tout va.

Presque une île. Tous îliens, lui, elle aussi. Vieille nostalgie d’utérus, sans doute. Utérus de draps, de couverture. Une fenêtre sur le ciel, deux portes, quatre murs. Et elle qui fait le cocotier décoiffé par le vent. Assise au milieu d’une musique, enclose, secrète, malicieuse. Les images, les visages associés, le jour, l’heure. Chaque musique fait resurgir une île ancienne. Terre sur la Terre.

Celle-ci vient la surprendre, ses forces occultes se mettent en gamme et le brave soldat suit la fanfare de l’autre temps. Elle se voit qui apparaît en robe noire, fait son entrée en scène. Ces quelques premières tirées d’archet qui sont comme les gestes de l’hypnose. Cette musique arrive et l’entraîne, en elle, faisant monter la mer autour de son âme. L’y voilà. Assise à nouveau dans une solitude qui n’appartient qu’à la lune.

La voix prend puissance d’on ne sait quel ventre profond, à l’arraché, tornade qui conquiert l’espace. Le sien peut-être. Car tout vibre sous sa peau. Paroles ou formules magiques, les deux se confondent et l’étirent vers un monde qui doit être celui d’où elle vient et que pleure sa mélancolie. Car à l’entendre, elle ne voudrait dire qu’une seule chose… « j’arrive.. » La Lune qu’elle interpelle dans l’immensité est un but si convenable pour rejoindre en pleine lumière un autre regard. Musique terre d’accueil, île, cocon de nuit dans lequel le poète cuit des papillons.

Il faut s’arrêter. Entrer dans ce restaurant, se mettre à table. Subvenir à leurs corps.

Même les moucherons aiment le chablis. A peine servie qu’ils se servent aussi. C’est la patience qu’il leur faut sur sa soif jusqu’à leur propre ivresse qui lui fait leçon. Le temps, cette fronde prête à faire boulet. Lui faudrait-il à leur image poser son voilier à l’abri de quelques douceurs et attendre l’ouverture au sommet du bouchon de la vie?

Le temps est une distance.

Certains appellent ça un labyrinthe. Une salle des pas perdus. La déambulation. On croit que l’on s’égare à tâtons. On croit que l’on tourne en rond. Dans la neige il y a les pas, dans le sable aussi. Quelle trace suit-elle ? Et l’invisibilité signifie-t-elle que rien n’existe ? Elle aimerait dire : je n’en sais rien. Certaines certitudes n’aident pas à vivre. Mais non, elle sait.

Ils roulent vers une étrange aventure. La route semble les avaler, les aspirer au fond d’un paysage bien trop grandiose pour avoir quelque chose d’humain. Les montagnes sont lointaines – toujours plus lointaines dirait-on- et eux roulent. Côte à côte.

Leur dialogue est aussi monotone que leur chemin. Tu m’aimes, dit-elle. Lui réfléchit, n’ose mentir. Oui, dit-il. Elle soupire d’aise mais plus loin encore, elle en redemande. Chaque geste tente de masquer l’enfer, chaque regard de décrasser la glue de leur fichu destin. Et tout défile ainsi entre buissons secs, coups de vent soudain, oiseau solitaire sur un ciel impavide.

Il a mal au cœur, mal au sexe, mal aux mains. Elle a mal à la tête.

Le chablis, les petites mouches avides, le ciel trop lourd. Et ce voyage qui s‘éternise dans la monotonie. Ennui, ennui grisant de qui bouge sans s’en apercevoir, lourde planète à l’attraction d’un autre univers. Une île. Et dans la Cadillac, la musique monte à nouveau et redéfait pour la centième fois le tapis de Pénélope.

Texte : Anna Jouy