Mots-clefs

Tishkov-lettre5

Cher ami, Autour de moi, la nuit. Il y a un parc et un bassin où se reflète la lune. Je crois qu’ici, on y élève cet astre, une sorte de lune, plus orangée qu’ailleurs. Une spécialité hollandaise, il me semble, mi-leiden, mi gouda. C’est un parc et c’est la nuit. Un endroit bleu, tu l’imagines bien, mais avec des arbres, donc un bleu très noir et agité. Ce n’est pas ce à quoi on s’attend quand on vient ici en vacances. On croit essentiellement que tout est plat. Moi, j’ai surtout remarqué qu’il y a beaucoup d’arbres. Et des feuillus. Longs, hauts, très souples et prospères. Je ne sais pas si on les aime plus qu’ailleurs mais le fait est que c’est agréablement arborisé. Cela apporte à l’étendue des caches, des nids, une réponse aux besoins du mystère. C’est la nuit autour de moi. J’écoute le vent, le bruissement et je regarde par la fenêtre une lune rousse qui boit à la fontaine…

Je suis arrivée ici hier. J’avais une idée très vague de ce que je voulais trouver. Je pensais devoir me dégotter un hôtel moderne, lisse, fonctionnel. C’est un pays presque trop développé pour moi, faut bien l’avouer. Je pensais que j’allais tenter de me glisser entre des plaques de verre ou de béton et attendre gentiment de sécher là mes humeurs larmoyantes, le temps de ces vacances. Mais non, je suis dans une ferme. Il y a de l’eau, des arbres, une sorte de ponton qui sert de place de parc pour la propriétaire. L’étendue du monde, un ciel énorme et vaste ( ils doivent prier bien mieux que moi, paysanne toute en bosses et en creux, au petit ciel) entièrement à portée de ce hublot qui me coupe en ce moment une rondelle de nuit, romantique à souhait. C’est beau comme du Ruisdael.

Ma logeuse est blonde. Elle est du genre sportif, une musculeuse. J’essaie de comprendre ce qu’elle fait. Elle garde un canal, enfin la route et le canal. Il y a du trafic sur les deux voies. Je n’arrive pas à me mettre dans son plaisir, dans son entêtement, dans son sourire jovial et nature. Donner de l’arrondi à une roue dentée me parait un brin ennuyeux. Mais, vraiment à la voir, ce ne peut pas être le cas… J’aimerais comprendre. Je ne peux pas. C’est une tâche que mes bras, mes mains, mes doigts ne connaissent pas. Alors je ne peux vraiment rien en dire…

Tu sais, cher ami, que je ne suis pas en vacances. Alors pourquoi donc je t’écris ça…? L’ennui, avec les sédentaires, c’est l’incapacité qu’ils ont à s’immiscer dans l’action, le vécu des gens, la réalité de leurs besoins, leur combat, leur manque. Tout ça leur échappe, ce n’est pas une chose qu’on peut apprendre en restant chez soi. La vie active des autres demeure livresque. Je peux essayer de piger le labeur de l’ouvrier et j’en attraperai certainement une sorte de couenne. Mais assurément, ce qui passe de sa main à sa tête, ce quelque chose qui transite de son geste à sa pensée, de quelle façon cela le travaille et le modèle, non, résolument non, je n’en saurai jamais rien.

Tu vois, j’ai pu te donner l’illusion d’être en ce moment à l’abri d’un polder. Je me suis facilement mise dans ce cottage, cette fermette merveilleuse. Mais l’éclusière, la garde barrière, je me sens incapable même de dire une part véritable d’elle. Écrire a ses limites et je sens fortement les bordures de ma chambre. Je ne saurai jamais dire la vie d’un tanneur, d’un cosmonaute en route pour Gouda, ni d’un trieur de paquets comme le fut Bukowski. Je ne pourrai rien écrire d’un politicien. Comment m’identifier? Comment romancer ma vie? Comment parler et raconter une histoire, sans être confrontée à ces manquements? Comment les combler ensuite et avec quoi? Je passe beaucoup de temps à parler de moi, c’est vrai. J’essaie vaguement de justifier cela en me réclamant d’une humanité partagée, d’une psychologie commune, de sentiments universels. L’écriture porte en elle-même l’ADN humain, le tronc chromosomique fraternel. En s’étalant sur une feuille, elle offre déjà la part semblable. Reste qu’il me manque peut-être de découvrir, les pigments de l’unicité, la particularité, la différence qui fait richesse (immense est la différence!). Dans ma chambre, cher ami, quand je raconte une histoire, est-ce que ce ne sont que des copies fausses de la mienne?

Texte  : Anna Jouy Photo : Leonid Tishkov: l’artiste russe qui parcourt le monde avec sa « lune privée »