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l'air et l'eau

De l’eau, de l’air… vivre de ce mélange d’éléments qui nourrissent l’écriture. L’eau pour imprimer le buvard et l’air, cette matière que je cherche à retenir… se dissoudre ou prendre racines

Voilà. La cisaille du store découpe les tranches du soleil. Toasts de lumière et ce craquant en moi qui hésite entre allégresse et rupture d’anévrisme. Débordée d’éblouis. J’essuie chaque jour les traits de l’apparence, l’eau revient. Je tente de faire apparaître l’image, de la clarifier en la sortant des buées. Me rejoindre.

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Tanguer n’est pas se noyer. Suivre le mouvement, adhérer au flottement et le savoir si essentiel. Y chercher une danse, une appartenance moins raide. Accepter qu’écrire n’est pas la parole mais ce mouvement inversé, des mots qui construisent en soi son propre navire. S’asperger alors. Rester dans l’humidité de la coque et prendre l’eau… Dans l’écrit il y a une somme monstrueuse- un océan- de hasards réunis, frappés comme des briquets.

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En tas. Monceaux de petits sons, rassemblés. Piaillement de poussins qui courent sous le balai. Veiller au grain qui sort de la poitrine, j’ai du sésame dans le cœur, une pluie à picorer à la fleur du sein. Et ces coups de becs pointus, l’os qui parle, percent la peau de mon lait. Je serai grêlée de ce bruit emboutissant la chair. Passoire tannée au derme du désir. En tas, les cris, les mots, qu’il me faut de la longueur de mes deux bras agréger. Les pigeons voyageurs que j’élève, tenus encore quelque temps dans le giron. Les baguer, les regarder dans les yeux, les reconnaitre…avant que tout cela ne s’envole et me laisse à l’affût d’un message.

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Je frôle du doigt les lignes écrites. Reprendre le geste de l’enfant, joignant le mouvement à la parole. On aimerait du plat de sa caresse connaître tous les livres. Je suis de l’ongle la parole de l’auteur et c’est comme si j’avais posé mon doigt sur sa bouche et qu’il insufflait à mes phalanges les articulations de sa pensée. Tendre ma main comme ça levée et sentir d’où vient le vent. L’arrêter peut-être, lui imposer une embûche, dévier le courant ? Le doigt redessine chaque lettre, il passe, il adhère, mes digitales s’imprègnent. Le fluide suit les petits vaisseaux, s’infiltre. Le sang en est contaminé, à la première faille de ma peau. Et tout de moi, croit désormais connaitre.

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Ce point dans le dos traverse et s’enfile et perce la poitrine. Un point précis, une graine de haricot et l’arbre commence à s’enraciner dans le corps, tentacules dévorant la paix de la chair. Un point qui pèse, qui appuie, qui charge. Mettre le doigt dedans si on pouvait mais il est là derrière, loin, dans ces zones de sédition inatteignables. Le dos dont aucune contorsion n’autorise la caresse, la griffure. Cet endroit qui gratte. Ce minuscule astre du mal gère maintenant mon univers. Comme un seul souvenir peut parfois tordre et visser des jours entiers. Évasion de hasards. Chaque goutte de l’encre va remplir sa branche d’étoiles dans le buvard du temps. Un point : écrire.

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Ecrire alors forcément et toujours et irrémédiablement être du passé. Ne rien avoir à faire dans le futur et rien dans le présent non plus. N’y trouver aucune nécessité, la vie est derrière moi. Et pourtant ce Rien qui s’accomplit, qui permet de faire de l’écrit…

Défricher l’entourage. Sortir la machette. Taper frapper sectionner l’air, hachis de respirations, multiples, de souffles aigres et de souffles doux. Entailler dans le vif, le gel que je me suis prescrit. Il faudrait griffer quelque chose de plus dur encore que ces parois que rien n’atteint. Pourtant elles sont de granit, de carrare, de ces plaques tectoniques de la mort contre du vivant, mais rien ne les entame et rien ne soulève des montagnes. Et de matières inertes encore. Il faudrait pouvoir en digérer les caoutchoucs, les mâcher, les déchiqueter leur infliger l’acide de mon ventre. Que cela cède et se dissolve. L’improbable putréfaction des plastiques.
Mais ce contre quoi je me bats est mou, fluide, insaisissable. Mes doigts pincent, essaient… ils rentrent bredouilles. Mes poings ne saignent d’aucun coup. C’est désespérément un combat où il me serait plus simple de rectifier mon ombre.

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Passe l’éponge sur la soif. Quelques gouttes encore de la mer qui sèche. Le nuage de la langue « tire »quelques flaques, comme un mur tire la chaux et s’en incruste. Lécher l’humide qui reste encore avant que cela ne s’éclipse. Me sens travaillée par un feu qui veut tout éteindre, qui éblouit les environs, me rend aveugle. Je suis frottée de contradictions intérieures, l’eau- le feu. Me demande lequel des deux me dominera et qu’ont-ils de commun si ce n’est de se fondre tous les deux dans les deux autres éléments. L’eau rejoint l’air, le feu tombe cendres dans la terre. Instables chacun d’eux. Dois-je aller vers une légèreté transparente ou prendre enfin racines ?

Texte   : Anna Jouy
Image : ‘l’air et l’eau’, par M.C. Escher (1938).