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Elle a planté sa voix comme une aiguille dans le ballon rouge de leur conversation. Le silence sifflote son pet d’ange. A-t-elle mauvais genre, commis le faux pas ?  Ou alors un pas de côté, dévier de la bienséance. Elle veut parler de sa peur. De sa mort, qu’elle craint et qui trouble ses jours. Extraction d’une dent cariée, à l’arrache-clou, la gueule ouverte. La mort est-elle un gros mot? Elle explique.

Quand on me parle de Dieu quelque chose en moi s’inquiète. On le dit Grand ou Infini. On le dit Père. On le dit Evolution, Eternité. On essaie quoi… Il faut bien tenter d’habiller l’incroyable. Un Dieu, un Tout, un Rien. Mais non, ma foi n’est pas heureuse. On me dit d’adhérer au mystère, d’être simple, d’ouvrir les mains et de dire je sais, science infusée ; la pluie et la terre sont faites l’une pour l’autre. C’est simple. Croire ? Mais je suis hérissée de questions et je n’ai pas confiance. L’allégeance ? La mort toque à la porte de ce Dieu. Va-t-il nous ouvrir ? Cette question que je balaie, que j’époussète, que je récure ou que je cire, jusqu’à des luisances de lampe d’Aladin ! On m’en parle avec ces gestes officiant le plus souvent en de grands brassages d’air. Mais que j’aimerais cette béatitude formidable, croire sans l’interrogation, l’hésitation… !

Alors je fais le mort, je crois. Ça me propulse dans un avenir en deçà de l’espérance. Ça me situe dans l’ombre, la nuit, là où les dangers, les formes, les pièges me sont cachés mais où je reste debout, croyant de manière tremblante qu’à peine la lumière allumée, la pièce dans laquelle je me trouve portera le nom de Paradis. Alors oui, je crois, mais j’ai mon pied dans l’autre monde.  Je passe d’ailleurs ma vie à cheval sur l’autre monde ! Je repique la mort dans les plates-bandes du réel. Elle est mon tiers provisionnel. Sans doute cela devrait-il m’être plus facile d’être croyante puisque la femme que je suis est censée investir à chaque naissance nouvelle dans le trépas programmé. Me faut juste développer l’équation de mon existence, la réponse étant déjà écrite, déjà donnée. Dieu est de l’autre côté de la barre de résolution. Il ne reste qu’à conformer mes chiffres de vie et atteindre la réponse, quel que soit mon chemin de tergiversations. Et je suis nulle en maths.

Et puis quand je prononce ce mot   « croyant » j’entends entre mes lèvres ce mélange de douleur couplé à un « participe » présent … J’articule déjà ma propre croix. Phonétique du bourreau. Ancien supplice remis au goût du jour.  Croy-ant et tant de peur.

Par chance, affirme-t-il, « je suis mécréant ».

Il n’y a rien après et Dieu n’est qu’un écran de havane sortie de la bouche de Gainsbourg, rien, une illusion. Je me vante de n’en avoir pas besoin. Je suis mécréant avec tout ce que ce mot a pourtant également de douleur et d’insatisfaction, d’épreuve et de dépit pour moi aussi. Mal créant, mal croyant. Tu m’entends ? Phonétique de l’imperfection des choses, des gestes aberrants du faire ou du vivre. Il n’y a rien, un Néant, le mal créé, ce qui n’a ni germe ni suite. Le trou, le vide. Je ne crois pas, alors défile l’absurde vie que je mène, l’absurde effort que je fais sans cesse pour parvenir simplement à ce grand vide, la dissolution. Sans même pouvoir profiter de la qualité extraordinaire de ce quelque chose que je suis, qui respire, qui bat, comme un œuf incroyable au milieu du noir. Je suis mon propre Dieu.

Moi aussi, je me tiens dans cette pièce obscure. Tout pareil, dans la même transe de ce qui ne peut se révéler, mais attendant de la mort qu’elle confirme le noir.

Quelle différence entre toi et moi ? Ne sommes-nous pas tous deux de la même exigence qu’impose la nuit dans laquelle on vit ? Ton effort chaque jour misant sur Dieu et te faisant plus sociable, plus aimante, plus attentive à réussir une belle vie, n’est-il pas le même que le mien qui tente de mener dignement mon existence  si absurde et vaine. Nous sommes ce Janus à doubles têtes.

On ne peut guère nous opposer ce sont deux choix de chambres aveugles.

Ce ne sont que deux projections d’une même angoisse sans visage.

Il la regarde. Elle le regarde.

Oui, elle a ce voile d’eau dans les yeux comme à chaque fois qu’elle tente de lui dire un peu d’elle, et qui l’émeut tant. Cette couleur verte et jaune qui semble noyer un secret…

Oui, il est si sûr de lui, si arrogant parfois, mais si enragé vivant…Ce peut-il d’être plus solidement ancré dans l’écume des jours ?

Peut-être la retenir, la sauver…l’aimer ?

Peut-être l’ébranler, l’amener à la danse…l’aimer ?

 

Texte : Anna Jouy
Image : Café le bidule, Willy Ronis 1957