Auberge

On ne peut pas dire que je brille par mon courage, mais ayant décidé d’être positif, je biffe cet incipit navrant… Recommençons à la forme affirmative.

On pourrait dire que je brille par l’absence de courage, me plaçant d’emblée et par solidarité au niveau de mes contemporains – c’est dans l’air du temps de faire miroiter sa médiocrité sur les écrans. Comble d’ironie, on m’a appelé Rodrigue. Rodrigue as-tu du cœur ? Oui, j’en ai un, réponds-je, mais un cœur tendre. Un cœur, un honneur et pas de choix cornélien. Et je n’ai cependant, pas du tout le cœur à mourir. Il faudra bien que je m’y résigne et comme apparemment ce sera plus tôt que prévu, j’ai pris la décision d’en profiter pour faire un coup d’éclat.

J’ai bien réfléchi – au moins ma maladie me laisse cette chance de ne pas voir dégénérer mes capacités intellectuelles – et me suis dit qu’il n’y avait qu’une seule solution : faire du buzz. Il faut bien vivre avec son temps. En ce moment, entre les décapitations terroristes et les chatons trop mignons, même les clowns qui font peur n’ont pas tenu longtemps en haleine les réseauteurs sociaux – z’auteurs et zozoteurs… Qui se souvient encore de la cause servie par ces renverseurs de seau d’eau glacée sur la tête ? À part moi et tous ceux touchés par le verdict. Je ne peux tout de même pas me filmer en train de trancher la tête de ces sales rats, pour avoir une petite chance de diffuser mon message.

C’est Lui qui m’en a donné l’idée. Mais avant, il me faut vous parler d’Elle. Ce sont eux les personnages principaux de cette histoire, les véritables héros. Moi, je ne suis que le narratologue, oui c’est un titre aussi ronflant qu’insipide, mais que voulez-vous, je suis aussi féru de narratologie que les pédagogues des années 2000, et il ne me reste plus grand chose pour me sentir important dans ce monde.

Elle donc. Comment vous la décrire ? D’abord, belle, extrêmement belle et fine et intelligente et surtout grande amoureuse, amoureuse des hommes, des femmes, des enfants, des chats, des tourterelles, des plantes, des légumes de toutes les couleurs, du chocolat noir à 85% de cacao, des mots, des livres, des rivières, de la mer et de la vie. Et généreuse avec ça ! Elle partageait son bonheur avec joie et sans arrière-pensée.

Déjà grand-mère quand je l’ai connue, je suis immédiatement tombé amoureux d’elle, comme tout le monde. C’est elle qui m’a fait connaître Colette, Dostoïevski et Sôseki – des goûts très éclectiques – et m’a appris à écrire. Oh ! je sais que je ne lui arrive pas à la cheville. Elle, elle n’écrivait pas avec ses pieds, ni même avec ses mains, mais de tout son corps, avec une langue nerveuse et râpeuse. Oui, sa langue râpait. On est loin de la douceur et suavité que certains lui prêtent. Même quand elle écrivait les pires horreurs, c’était toujours beau. Alors ça ne vous a pas échappé, je l’espère – sinon il vaut mieux mettre un terme à notre échange (contrairement à elle, je suis pédant et mesquin) – je parle d’elle à l’imparfait. Pour faire bref – n’attendez pas de moi que je me complaise au pathos – l’élément perturbateur fut l’irruption dans son beau corps vivant d’une maladie orpheline, dégénérative qui fait mourir mal ou mal mourir. Très mal. Les péripéties se résument à l’atrophie des muscles, la privation de tout ce qui meut un corps vivant. La fin est atroce : les muscles respiratoires ne fonctionnent plus et l’on meurt asphyxié. On l’appelle la maladie de Charcot – j’ignore si le neurologue apprécie l’hommage de voir son nom associé à cette saloperie – n’arrive pas à trouver d’autre terme, car c’est le seul qui convienne. Bref, ayant appris le diagnostic et tout ce que ça impliquait, en particulier la rapidité de la déchéance, elle a fait appel à lui.

Lui, son adjuvant, son partenaire, son meilleur ami, son frère, son époux, le père de ses enfants. Moins gâté par la nature qu’elle, il n’avait pas vraiment mes faveurs quand je l’ai connu. Plus rustre, plus brut de décoffrage, il heurtait mes manières raffinées et délicates. Cependant, magnanime, je le tolérais – n’ayant pas à supporter dans la journée trop longtemps sa présence. Il travaille à l’extérieur, une profession à costume et à ordinateur portable houssé de noir. Un homme de chiffres plus que de lettres. Mais un homme sur lequel elle pouvait compter, croyait-elle.

Une fois le diagnostic posé, elle a perdu courage. Le courage ne se vendant pas à l’auberge, elle l’a acheté ailleurs. Très cher. À l’hôpital, il existe des taureaux qu’on peut prendre par les cornes. C’est dangereux, déconseillé mais autorisé : elle s’est tout fait expliquer. La corne et les banderilles. Tout ce qui l’attendait. On lui a aussi promis que le moment venu on l’aiderait. Fausse promesse. Elle a rencontré des malades à différents stades de la maladie. Très peu de paliers et les soins palliatifs au final. Elle a contacté une association en Suisse qui aide les malades en phase terminale à se suicider. Elle voulait mourir vivante.

Lui. Anéanti. Sans ressort. Sans courage. Le courage ne se vendant pas à l’auberge, il a d’abord pris la fuite. Loin. Il lui a écrit une très belle lettre dans laquelle il expliquait qu’il préférait garder l’image intacte et entière de la seule femme qu’il a jamais aimée, elle. Elle avait encore l’usage de sa main droite et lui a répondu illico : Foutaises ! Si tu m’aimes vraiment, tu reviens immédiatement pour faire ce qu’il y a à faire, bordel de merde ! (quand je vous dis que sa langue était râpeuse, efficace…). Lui, il est donc revenu, à ses côtés pour faire ce qu’il avait à faire. Ça a été long. Il a eu ce courage de tenir, de l’aider à mourir et de l’accompagner jusqu’au bout.

Il est devenu l’élément de résolution en même temps que le héros au grand cœur. Qui l’eût cru, Lustucru ? J’avoue qu’il a forcé mon respect pour le coup. On arrive à la situation finale, rassurez-vous, cependant le pathétique est ici inévitable. Des larmes, il y en a eu dans l’ambulance qui les conduisait, elle, lui et l’une de leurs filles – les autres n’ayant pas trouvé l’auberge où se vend le courage – dans cette maison où elle allait mourir de son plein gré. Je sais, parce qu’il me l’a répété, qu’un grand soleil éclairait la pièce dans laquelle elle allait voir la lumière pour la dernière fois. Elle lui a fait promettre de prendre soin de moi – quelle grandeur d’âme – et il a promis. Elle pouvait encore sourire alors elle ne s’en est pas privée. Elle leur a adressé un dernier magnifique sourire avant d’appuyer elle même sur le bouton. Conformément à son souhait, le haut-parleur diffusait la chanson de Véronique Sanson : Tu m’as dit que j’étais faite pour une drôle de vie, J’ai des idées dans la tête et je fais ce que j’ai envie…

Voici la chute maintenant. C’est une belle chute, je crois, digne d’elle, digne de lui, qui se morfond désormais dans cet appartement du cinquième étage. En ce moment-même, je le vois regarder les images d’elle vivante sur son ordinateur portable. Bientôt comme chaque jour, il va se diriger vers la fenêtre. Il prend sa caméra et filme la tourterelle qui se pose quotidiennement à la même heure sur la corniche de l’immeuble d’en face. Il veut croire que c’est elle. C’est le moment que je choisis pour mon acte de courage à moi. Entre l’euthanasie chez le vétérinaire et ce que je vais faire, pas de dilemme. Le plus difficile a été de confectionner le parachute avec quatre bouts de ficelle et la feuille A4 sur laquelle elle a écrit un début de nouvelle, abandonné. Le narrateur est un chat qui décrit la maladie de sa maîtresse (elle venait de l’apprendre) et c’est, niché dans le creux de son coude, que j’avais pu lire le début du récit. Sitôt jeté, je m’en étais emparé et l’avais caché sous ma couverture (un vieux pull de laine à elle).

J’ai fini d’écrire ce texte. Voilà, c’est à mon tour – on a beau être chat, le courage ne se vend pas à l’auberge – de faire le grand saut, dans le vide avec ce parachute. Je ne me fais pas d’illusion. L’issue sera fatale. Quand mon maître filmera l’envol de la tourterelle, je sauterai. Il postera ce film sur le net, je le sais. Depuis un moment, il cherche un moyen d’honorer sa mémoire à elle. Si on peut récolter des fonds pour cette maladie… Je suis plus photogénique qu’un seau d’eau glacée sur la tête ! Les politiques auront peut-être enfin le courage de prendre de bonnes décisions. Avec mes pattes de mouche et mon courage de lion, aujourd’hui, je suis Rodrigue qui a le cœur de voler.

Texte : Christine Zottele