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silence

On ne sait quand, mais que l’on sait, bien sûr. Ce rendez-vous auquel on se prépare. Qui nous hante, une peur récurrente, un désarroi sans fin testé et détesté. La page blanche, chaque jour. Avec ces longs instants fermés, cimentés même, et dont on tente l’effraction et qu’on parvient à soulever, à briser quand même. Le prix de l’effort est en sueurs et en tensions de nuque et de mains. On se sent propulsés, essors, mais on est sans autre moteur que ce carburant intérieur qui flambe et forcément, bien sûr oui, qui va se tarir et nous laisser immobiles, échoués.

On va tous ainsi vers son absence avec des folies bavardes, des grands troupeaux de mots qui chahutent, se bousculent, logorrhées de l’angoisse. Pour d’autres, ce seront plutôt des mesures dosées radines de billets, écrits destinés à apprivoiser cette blancheur et lui échapper ainsi, le dos rond dans les bas-côtés de la parole, dans l’ombre des discours, derrière les colonnes de la nef amirale… « Tu vois Silence, je suis comme toi déjà, oublie-moi !»

Mais ce dernier écope vaste et sérieux. Il gomme impitoyablement et élimine sans remède le son de nos mots, tous, les uns après les autres, et l’on se voit raccourcis, jour après jour, de la langue que l’on use.

Ah ! Ce rendez-vous avec le silence. Bien sûr qu’on va mourir. Mais on se croit pouvoir lutter, d’égal à égal, car sur le papier tout est possible même de gagner la bataille, même de survivre, de vivre un rab de vie, un jour, un an ou plus. On se met là et on se poste avec cette arrogance de l’orateur. On vient, on prononce, on crie, on fait parade. Il y a quelque chose de si pathétique à cette tentative d’apaiser les dieux, à cette volonté de les épater assez pour un peu de longévité. On vend sa camelote, on est des milliers à prononcer une oraison à la chaire de l’église. Repousser le silence avec notre buis d’écriture, chasser les démons qui nous menacent. Parler, parler pour endormir la mort. Confrontés à ça, à l’échéance, on se met à y croire avec une sorte de folie incontrôlable.

Mais pour éviter d’être trop ostensiblement le marchand de nous-mêmes, le colporteur de notre désir, on se penche sur notre écriture, on ne regarde plus rien autour. On la cajole comme un bien précieux, – on n’est pas fou-, c’est bien le bien le plus précieux, ce qui va, si on l’entretient, si on le chouchoute, l’embellit, le ripoline soigneux, si on le sur vitamine, le rend résistant, oui ce sera lui, qui va nous faire durer.

Sauter le précipice du silence… alors on cultive notre voix, on fait nos vocalises. On la possède, on s’incarne en elle. On disparait tous entiers dans nos mots.

Mais c’est si redoutable… Le peut-on vraiment ?

Plus on écrit, plus on torture la langue ; plus on la malaxe, plus elle se contorsionne. Elle prend des tics, elle développe des nodules personnels, un timbre, des digitales invérifiables. Ce sont des lignes de force, de vie. On dit, il a un style, une maîtrise, un savoir, une écriture habitée.

Mais plus loin encore, en avançant toujours, la parole devient si personnelle, qu’elle s’articule autour d’elle-même, se satisfait de raccourcis, de plus en plus souvent. Elle saute des réflexions, des subordonnées, des développements : Elle parle pour elle seule, devient auto-communicante, se regarde en miroir. Elle brûle intensément d’auto-combustion. Personne ne saisit plus rien, la faute à tous ces trous inscrits dans le tissu des phrases. Comme un énorme mutisme d’éloquence.

Ce temps où l’écriture introduit en elle-même tant de l’aphasie, contre laquelle elle lutte, qu’elle devient elle-même une inclusion dure de mots dans la chair du silence.

Ce temps où l’écriture devient si complexe, si morcelée de respirations et de hoquets qu’elle se disloque et donc meurt…

Lui gagne toujours.

Texte : Anna Jouy
Image : Black and White Slices of Silence by Nathan Wirth