Mots-clefs

patate

Dans le terreau, le terreau noir des anciens mets, dans les vieux papiers oubliés, dans ce compost plein de souvenirs, d’impressions, de souffles rances et gras, dans le tas de vers, aller. Aller au plantage.

Portée, assise sur le porte-bagages, le gros cul du labeur devant soi, qui se maille et se remaille. Aller là-bas dans ce terrain, trop grand pour tout, pour la taille du corps, pour l’appétit, pour la peur qui s’y résigne aussi, parce qu’on n’y comprend que dalle à ce truc auquel il semble qu’il n’y ait aucun moyen d’échapper, pas le travail non, mais la contrainte qu’on lui attribue, la nécessité en fait que cela représente. Espérer l’invention d’une machine automate, soudaine apparition du désir, une trieuse magnifique qui estourbirait d’une trempe tous nos devoirs, nos tâches obligées, une machine qu’on nommerait à « l’excentrique » parce que Bardot l’a dit et que la chanson est dans l’air partout, allumant le gros cul et le mari du gros cul qui a toujours l’œil sur lui.

Aller au plantage et récolter. Qu’arrachait-on dans ces lignes de mottes, dans ces rigueurs vertes et fanées ? Des tubercules, qui extirpaient à leur tour du ventre des hoo de surprise quand ceux-ci dépassaient les bornes de la main et qu’on se sentait dépassée, largement par la tâche. On croyait avoir inventé chaque patate sortie du trou. Ce n’était qu’un ébahissement continu de voir son pouvoir, son infini pouvoir de surgissement et de magie. Et cette déception aussi de réclamer une carotte et de comprendre que ça n’obéissait pas et que malgré les poings rageurs, ça ne vous obéirait jamais. Et qu’il fallait suivre les surprises, sans aucun abracadabra ni aucune supplique.

Aller au plantage, dressée désormais sur d’autres pédaliers. D’autres efforts et d’autres mailles de ventre et d’os. Avec l’outil, le croc, déterrer la ligne de mots, les faire remonter à la surface, les vouloir apparents, soudainement aussi mystérieux qu’ils sont enfouis, aussi ordinaires pourtant qu’ils sont inattendus. Des mets voyelles, de mets consonnes, de ces structures composites dont vous lissez de la main les alliances. Des « ramées » de temps, vous ne voyez rien survenir, récolte maigre, sans calories, fadeur de la tête et de la langue. Rien, qu’un porridge pour porcelets. Puis parfois sous la bute, très secretes, des constellations de vocables accrochés les uns aux autres, une sorte de galaxie à votre portée. Champs magnétiques sémantiques. Main pleine, dont vous détaillez l’offrande tentant de remonter à la source, les stolons de chair qui les lient et les unissent et cherchant à savoir pourquoi là-haut tous ceux-ci ont voulu cette plante-là, ces fleurs –là, pourquoi est-ce cela qui a surgi et le réseau intime qui prévalait à cette apparition. Un si merveilleux mystère.

Aller au plantage. Ouvrir la terre, la mienne, celle qui a cette apparence de champ versé, saccagé d’oublis et de saisons finies. Enfoncer mon outil, demander, prononcer peut-être sans même plus m’en rendre compte des formules magiciennes. Le sol me doit quelque chose, j’en suis certaine parce que je le veux. Filer comme ça en suivant les lignes, les sillons, devrais-je oser. Désespérer de ces zones où le refus mort des dires s’allonge. Me dire que j’ai traversé un coin habité par d’autres soucis, d’autres rats ou mulots. Puis m’étonner des reprises de paroles : il y a encore et toujours des merveilles. Bêcher et croire réinventer chaque tubérosité, chaque protubérance, encore et toujours, de la même manière qu’autrefois.

Aller au plantage, sans savoir qui a planté. Qui a mis un à un les nodules du poème, qui a enfoncé là des planètes entières, des toiles, des matricules de lexique pour quelque floraison ou des réserves de nourrissage. Qui a labouré tourné cette glèbe morbide pour y mettre l’or jaune d’une étoile? Et toujours obstinée, flageolante minuscule, rester les mains dedans à me salir croyant créer.

Texte : Anna Jouy