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feu

Pénètre dans le corridor, le boyau noir, interminables odeurs d’âcreté et de silence. Ses deux portes, l’une béante, chutant vertigineusement vers la cave et puis celle de la cuisine, presque à côté, pièce dont la seule issue est une étroite fenêtre là-bas, toute aussi sombre, antre crapuleux, les enfers de la maison.

Je n’ai jamais pu lever le couvercle d’air épais et lourd de cette cuisine. Une table dont on n’utilise qu’un côté, vite, cela vaut-il la peine de s’asseoir, de s’arrêter pour une halte, un café, un repas même ? Tout se rupe, se goinfre, s’empiffre, debout entre deux absences, entre deux tâches. Chacun dans ce foyer tire sur sa propre tête comme Cerbère aboyant aux trois repas du jour. Tout est obscur, une noirceur à apprivoiser, à relever, à écarter. J’en effiloche les coins, les recoins, je m’habitue. Lentement j’adopte leurs manières de hiboux, dépèce l’encre noire de leur jour. Je devine, je ressens tout l’âpre amer des espaces dans lesquels l’essentiel de leurs vies se passe. Ils n’ont jamais eu rien à se dire, si ce n’est ces réclamations de ripaille qu’on organise autour d’un potager à bois.

Il est là, contre un des murs plus noir encore, le potager en fonte, vif rougeoyant, que la vieille ouvre et alimente lui aussi, feu éternel qu’elle couve et surveille, pour de l’eau cuite, pour des victuailles, pour la nécessité. Dans la cuisine, le feu est le centre. On lui tourne autour, utile et dangereux. Oui, enceint de fagots et de bûches, entouré plus que quiconque de chair et d’os. Je le crains, le repousse, comme tout ce qui est là et qui me serre à la gorge. L’ombre qu’il fait, l’opaque respiration d’un endroit innommable et l’énorme barrage de mutisme, la distance infranchissable de leur silence, de leurs carences et leur désintérêt. Ce que j’aurais sans doute voulu jeter aux flammes.

Le sommet, une montagne gravie. En bas, autour, la plaine, presque tout le pays à mes pieds. Les villages, les petites maisons, les lumières qui commencent à gigoter dans le soir qui arrive. J’ai marché, je me suis élevée avec les autres, les compagnons de l’effort. On a pris le parti de la hauteur, de la nuit à la belle étoile, de se dégager des obligations, de rompre.

La montagne est presque chauve, la forêt en contrebas à quelques encablures que l’on a dépassées pour voir se coucher le soleil, avant que d’attendre une nuit entière pour le voir revenir.

Je me sens dans l’air, dans le fluide, la transparence incompréhensible, -au sens premier du terme-, des hauteurs. A ne comparer sans doute qu’à la sensation d’un navigateur solitaire en plein océan ou alors à ce que doivent éprouver les méharis sur leurs vaisseaux, dans le désert.

Quelqu’un, non une femme, je n’ai pas oublié. Presque l’envers de moi. Les yeux bleus, glacés, les cheveux très courts, la joie sereine, suggère de faire un feu.

  • Pourquoi ? Je demande…

Et elle me regarde, amusée et étonnée.

C’est beau, cela ne suffit-il pas ?

Et elle a ri, si moqueuse…

Impossible d’oublier pareillement l’abîme dans lequel m’a plongée sa réponse. Une telle évidence qui m’échappait depuis toujours ! Le feu était beau ! Le feu était bon à voir et à nourrir l’appétit de chaleur et de tendresse de l’âme ! Il y avait donc des choses inutiles qui avaient un sens, un vrai sens, un sens résonnant si fort en moi, occulté par cet entourage pratique où rien de ce qui était « inutile » n’avait de sens, n’avait d’importance, relégation dans les zones sans intérêt du monde.

J’ai cherché le bois avec acharnement, zoné dans tous les recoins de l’orée pour des branches, des racines, des fétus… Je le fis sans m’arrêter un instant, dans la crainte de manquer à la vie du feu. Il se mit à grandir. Il devint plus grand encore et se tint à portée de mon âtre durant les heures entières de la nuit. Tout autour le cocon noir et sombre qui le protégeait, se fit tendre et protecteur. Je ne le quittai pas des yeux. Il vit encore on dirait…

Au matin apparut le soleil rouge d’une aube inoubliée.

Texte : Anna Jouy
Image : Vert l’horizon – Towards a green horizon – Trekking sur le volcan Rinjani, Indonésie.