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Voler

Écrire, cette voie intérieure. On la trouve un jour, peut-être parce qu’il n’y a pas de passage extérieur. On est muré. Ou simplement hors temps, hors mouvement, hors norme. Le fleuve de la vie ne sort pas alors il creuse la pierre sous laquelle on dort et meurt, pour faire son chemin. Et on le sent, on entend ses bruits, l’érosion que cela provoque, les fondrières du silence. Le murmure fraise dans le calcaire, on hisse sa propre falaise, de plus en plus haute à mesure qu’on approfondit son cours. Sentir l’érosion qui ravine et reconnaitre dans les pétrifications creusées, ses lignes, ses traces, son écriture. Graver ensuite obstinément parce qu’en quelque heures seulement, cette voie peut se couvrir de lianes, d’enchevêtrements durs, d’éboulis définitifs.

Voie intérieure évanescente, facile à dissiper, à faire s’écrouler en fuites- On peut si facilement adopter le profil d’un courant d’air, autre fluide, une dissipation de gestes, tout pareil à l’évaporation des écumes. Ne parle-t-on pas de voix aussi, matière de transparences, elle, sans cesse soumise à d’étranges contraintes? Voilà que l’on parle, parle beaucoup, pour ne rien dire qui soit nécessaire. Une voix s’éteignant dans le fluide tout. Fleuve, ruisseau, silence échoués. L’eau qui habite son lit peut se retirer dans des soubassements, ou déborder et s’accaparer l’ordre conventionnel des choses…

On décide alors de la déporter, d’étais, de béquilles. On met l’onde dans le canal avec des doses d’écluses à ouvrir, à fermer. On se croit inépuisable. Rien ne saurait altérer le flux, jusqu’à ce qu’il s’arrime à son tour au sable des trucs naufragés, parvenu si loin, là où d’autres voies navigables bruissent aussi. Et dans l’immensité, on ne sait plus se reconnaitre parmi la mer.

On n’appartient plus qu’au concert, qu’à la chorale des rivières, au tumulte des gens pour lesquels le temps n’est ni une affaire humaine ni une provocation des dieux.

Dans ma propre seille, il y a des eaux de toutes sortes. Déjà la mienne n’est plus qu’un torchis liquéfié. Je ne saurais plus la distinguer, la décanter. Je me souviens juste qu’elle me conduisait entre diaphragme et trachée, que cela avait une tournure descendant dans les profondeurs de mon propre barrage. Maintenant ma voie tourbillonne dehors, une vibration, une nuée autour. Je happe des mots au passage mais le fleuve est une simple pluie, une pagaille qui tombe.

Ecrire demande d’être éclusier et de craindre la mer à laquelle aspire l’entier du fleuve, de ne pas attendre du chemin autre chose que le haut et le bas des remplissages et de vivre en des endroits où les bondes ne se lèvent pas.

Celui pour qui écrire n’est pas une absolue nécessité peut-il le comprendre ? Je ne passe pas le temps. Je confie à l’espace si mince qu’il y a entre deux tombes, cette rigole de ciment frais, la marque d’une brindille. Mais la poser mais la griffer s’il le faut.

Ecrire de temps en temps, je veux dire d’un temps un à un temps autre, et tout ce qui importe c’est l’espace en l’air qu’il y a là. Je n’ai d’autre choix que de le transformer en arabesques, pour la beauté inutile du geste. Il faut avoir le doigt en l’air, la plume, la plume pour faire semblant que c’est léger, que c’est digne, que c’est important et que je me fous de la mort au ciel d’un autre parpaing. Ecrire pour vivre si incertaine d’exister. Le temps est là, le vent est là. Il l’exige car la seule lucidité que j’ai c’est d’être déjà des morts.

Le seul humain que je puisse aimer est celui qui est d’accord de voler, ou du moins d’accorder à mon fil d’encre, une élégance tragique et d’en comprendre le sens et la superbe. C’est tout ce que la conscience de la vie m’autorise. Mais qu’il sera aimé celui-là… !

Texte : Anna Jouy