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La Tranchée

À la suite des abandons paternel et scientifique, ou scientifique et paternel, dans l’ordre temporel, le paradoxe de la leçon de P. se corsait démesurément. Je suis donc retourné(e) sur le bord du trottoir, afin d’attendre au plus près de la terre, le cul au sol, les quelques explications qui me viendraient peut-être de par le bas. Mais plus le temps passait, plus ma conscience de la foule du malheur congénital enflait. Le jour de mon plaidoyer d’homme à homme semblait relégué aux confins de l’improbable. En désespoir de cause, je réorchestrai l’ordre du monde selon la logique des histoires maternelles, où Bien et Mal régnaient à même l’enflure spirituelle du Catho-New-Age. J’étais constamment sous un œil inquisiteur, que j’interrogeais pour obtenir de par le haut les quelques conseils qui m’étaient devenus inaccessibles de par le bas. Or, si je sais aujourd’hui que mes supérieurs du temps n’étaient que pures chimères, l’histoire du Bien et du Mal, Nietzsche m’en a informée un peu sur le tard. L’aspect « différé » de l’écriture était une dictature de l’indécidable avec laquelle il me faudrait un jour apprendre à mourir et composer. Entre-temps, je me suis reconstruit(e) à partir de la reproduction du garçon manqué que je prenais pour l’original. Celui qui saurait protéger sa mère et se défendre lui-même en cas d’attaques de toutes sortes : Ford Escort, Charles Bovary et « coups de la mort ».

Mes quatre ans virent se brosser le portrait d’un étrange paradoxe, où s’unissent parfois portés par des vents contraires, la vague de solitude et de solidarité qui traverse tout existant. L’hiver de 1986 fût marqué par l’avènement d’un terrible tremblement de terre qui secoua l’Outaouais, toutes fondations confondues. Depuis un sol généralement si tranquille, cinq virgules cinq sur l’échelle de Richter, ça se considère comme un effet de rareté. Pour maman, le choc du phénomène semblait commander quelques évocations divines afin de faire se calmer le grondement de la terre. Sans raison apparente, elle semblait désormais résonner à même l’angoisse d’un drame fondateur, où elle fit un premier violent face à face avec l’incompréhensible et l’inévitable sauvagerie qui marque la vie des hommes. Si elle n’a à peu près aucun souvenir du tragique qui hanta les années de la Seconde Guerre, elle possède toutefois une excellente mémoire de l’hiver 1946. Là, sous les gravats de la campagne maternelle, gît peut-être encore le chien dont elle s’était entichée des accolades et du pelage, qui trouva sa fin prosaïque et nauséabonde, écourtée par son père derrière l’étable familiale, près de l’un des nombreux tas de fumier qui sculptaient le pittoresque des paysages d’alors.

La mémoire s’ancre parfois en des lieux aussi hostiles qu’inopportuns pour le récit auquel nous devrons, plus tard, nous astreindre dans l’humilité. Ainsi en va-t-il de la mort d’Harry et d’un certain tremblement de terre qui, un temps, coexistèrent chez la mère P. En vertu de lois non informelles, où l’impuissant se voit autorisé à invoquer toute forme d’autorité face à la violence absolue, saints et sacro-saints, sens et non-sens, maman prit sur elle le fardeau de m’inclure dans un mouvement chrétien de solidarité spontanée, version « debout-agenouillé ». Entre 1946 et 1986, la cuisine se mouvait au rythme saccadé des fondations qui se heurtaient au pouvoir du surréel, scandant et crissant l’alléluia sur les percussions délirantes de nos portes d’armoire Ikea. Tout contre moi, maman s’agenouillait, et ailleurs dans le monde, papa sacrait.

Lorsqu’ils en ont eu fini, elle et son tremblement de Richter, maman s’est relevée pour redresser le portrait de Marie-Jésus-Joseph qui, avec les événements, avait quelque peu « canté » vers la droite, accroché de tout son poids sur un bout d’amen. Plutôt que debout, Marie nous est alors apparue couchée dans le vide, face au sol, vouant Jésus à une chute aussi drastique qu’inévitable vers les malheurs la terre. Mais maman a eu tôt fait de remettre le tout en place. Ainsi, Marie était de nouveau près de Joseph et de son fils, comme si jamais rien de terrestre n’était survenu pour les séparer. Le geste confirmait à mes yeux qu’ils étaient voués à demeurer la famille parfaite que nous devions contempler debout sur le prélart ou assises sur les chaises de bois de notre cuisine, qui donnait dans l’hétéroclite de l’esthétique des années soixante-dix. À elle seule, notre horloge brune à balancier assumait le rôle d’unifier les divers tons de beige et de jaune crasse qui s’agençaient dans une opération de synthèse périlleuse, en constant mouvement entre les extrêmes.

Malgré les années de présence qui furent débitées au compte de papa pour délits et disparitions en tous genres, nous étions loin de pouvoir aspirer au statut de représentation familiale. Entre nous et l’originale, semblait se loger une dislocation dont même en fermant les yeux, nous ne pouvions entrevoir la profondeur et les bas-fonds. La solitude et l’abandon qui me semblaient régir la vie ici-bas me propulsèrent alors dans les hautes sphères de la charité chrétienne. C’est ainsi que je choisis de joindre à ma pratique de la lévitation un principe de solidarité qui m’engagea sur la voie de l’expansion. Si l’unité perdue se devait d’être restaurée, je devrais me scinder en autant de parties distinctes afin de combler l’écart. C’est à peu près ainsi que la naissance de Pierre s’est passée, quelque part aux abords des trottoirs de la rue du Dôme, lors de l’été 1990. En cherchant à combler l’écart avec l’une de ces représentations qui incarnent un original imaginaire, je suis paradoxalement devenu(e) un original plus qu’original. Eussé-je dû composer avec la fin barbare d’un certain Harry et l’idée de la féminité qui avait cours ici dans les années quarante, je me serais peut-être mise à prier agenouillée moi aussi (ou encore à parler au plus-que-parfait du conditionnel, c’est selon). Mais j’ai choisi d’aborder le délire de front. C’était, je le crois encore aujourd’hui, l’une des façons d’incarner au plus près ce qu’est le devenir homme.

 (Auras-tu jamais été un homme, cher papa ?)

Malgré cette mine du relever que je tente de préserver des amputations qui menacent de toutes parts l’existant, il y a de ces moments où la logique des choses a raison de moi. Je me remets alors à entendre ta voix suspendue au bout du fil. Tu parles un silence parfait, une langueur monotone, butée. Pour meubler l’angoisse du temps stagnant, j’entreprends de longs dialogues avec ta conscience, que je joue « comme si ». Tu m’aurais dit « et si » sans même connaître la suite, j’y aurais cru jusqu’au bout. Peut-être aurais-je été soulagée du poids des années, de ce combat sans fin contre l’illogisme de l’existence, et de ces théories subtiles que j’élabore afin de rendre à tout et n’importe quoi la profondeur exacte et l’origine. De ce combat contre moi-même, enfin, et de ce regard noir qui me pèse comme le bacille de l’ignorance, une angoisse foetale qui file son chemin entre les crachotements, les râles, dans une lourdeur sans nom recroquevillée sur elle-même, soufflant pourtant à l’encontre de l’ordre des choses un cri frêle qui sert de principe fondateur à toute existence : le grand « Non » initial. Une lutte perdue d’avance, mais pour laquelle on existe, on persiste, ni plus ni moins. C’est en ces moments où les forces vitales collaborent que le désaccord transcendantal prend fin, que lentement, petit à petit, ça se libère, ça commence, ça se redresse comme ça peut, la colonne, le torse et les pieds bots, que les épaules s’enhardissent, soulèvent les bras meurtris. Alors voilà qu’on se retrouve soudainement les mains greffées sur des Saint-Lazare, décollant leur cul de leur coin de trottoir attitré, flottant au vent comme des porte-étendards pour tous les crottés, les indignés de ce monde, qui d’un grand coup de majeur, envoient paître le jour du jugement dernier et toutes les origines débiles, imaginaires, qui nous écrasent corps et volontés. Pendant ce temps, l’oreille interne retrouve l’équilibre, la tête cesse de résonner, de bourdonner de tous ces coups de fil malpropres, des existences niées, puis le regard se creuse, s’emplit de noir, quitte la maigre lueur d’espoir crasseuse des prélarts jaunis pour aborder de face le réel délirant et toutes les courbatures que les Charles Bovary de ce monde nous ont imposées. C’est en ces moments d’existence où l’on se rassemble, où l’on se raccommode, que l’on peut enfin planter ses pieds dans un bout de terre que l’on est libre d’appeler chez soi.

Or, certains soirs d’abandon qui ponctuent toute vie d’homme, et que l’on se doit de ne pas méprendre pour une résignation définitive sous peine de causer sa propre perte, il m’arrive encore de me surprendre à écouter les grésillements qui règnent sur notre ligne privée. Parfois, en ces moments de grâce où la mémoire se tisse au petit bonheur des choses, je me vois gratifiée de quelques murmures en langue étrangère. Autrement, j’attends désespérément, suspendu à toi, que cesse ce temps qui ne finit pas de passer. J’attends la note finale, ta grande sortie de ces lambeaux de corps que tu traînes contre l’ultime coup de la mort. Mais les années passent, et je réalise que tu m’as fait le coup foireux de laisser ouvert pour aller courir dans les prés. Ton père à toi t’a fait franchir le pas de la porte à reculons, et par amour pour lui, dans la peine et l’espoir naïf du jeune âge, tu t’es roulé en boule sous la galerie comme un chien galeux, espérant une fois pour toutes un lendemain des portes battantes. Alors, soudainement, dans l’étranglement du silence et la violence des portes closes, tu pars à vau-l’eau, tu démissionnes. Peut-être sais-tu secrètement que ton père n’a même jamais possédé la clé, de celles qui ouvrent les grandes portes des lieux que l’on peut enfin appeler chez soi. Mais tu persistes à courir comme du bétail à peine écorné et la liberté s’effondre sous tes pas comme une Marie abattue au pied de l’échelle de Richter. Très jeune, tu as connu la loi des barreaux, pour ensuite te retrouver confronté à l’enfermement en milieu ouvert où valsent corps et âmes jusqu’à l’asphyxie. Le prix de la fuite condamne parfois à une errance bien chère payée, petit papa.

Et si. Et si l’on imaginait que tu avais accepté de livrer un peu de toi au bout du fil ce jour-là, une fois comme une fois pour toutes, et si tu avais su me prononcer quelques paroles approximatives sur ce qu’est une vie d’homme confronté au non-sens des choses, au coup de la mort qui nous prend un de ces jours sans dire pourquoi, dans les décombres des souvenirs empilés pêle-mêle au milieu des cartons perdus au bout du living room. Et si seulement j’avais compris plus tôt ce qu’est de baigner dans l’oubli pur, libre de tout, et si, par-dessus tout, tu n’avais pas été frappé de cette amnésie du futur qui tue tout en son germe, copie et original confondu.

Si tu savais combien de vies mort-nées nous avons engendrées toi et moi. Mais ici, nous ferons front commun, une fois comme une fois pour toutes. Car lentement, je me rassemble, je m’élève pour te prolonger à travers les vents contraires, le regard suspendu au silence noir des portes closes. J’attends, j’attends à l’autre bout du fil la venue d’un étranger qui saura donner suite à nos récits éventrés. Peut-être arriverons-nous enfin à lire quelques phrases de ces fameux livres à la peau de cuir qui hantent notre salon. J’avais omis de te dire, cher papa, que j’avais enfin trouvé le courage de déloger tes mémoires de leur sacro-sainte bibliothèque. Peut-être me diras-tu que je ne suis pas encore cet homme libre du n’importe quoi qu’il semble falloir incarner pour hériter d’une histoire aussi lourde de poussières du temps. Mais j’ai depuis appris à endurer un peu du silence que renferme la folie des choses, ses points de départ malpropres, et ses récits faits tout entiers d’une langue maternelle muette, mais encore,

Le soleil brille contre la portière blanche
Une femme attend aux abords du trottoir
C’est toi, une folie pure, me dirait-elle
Des traits de marbre, le regard noir

À l’aurore de ta voix, nous attendons, nous plantons nos pieds. Le sol crépite et baragouine en des langues étrangères qui t’ensemencent de mille existences démentes, belles comme une famille élargie. Ensemble, nous attendons, nous tendons les bras. J’ose encore espérer, dans la folle candeur de la croyance, qu’entre crypte et barreaux réside un bout de terre que l’on puisse, un temps, appeler chez soi. Avant que la cavale ne reprenne, que des masques l’automne ne tombe encore une fois.

Il est midi et le soleil brille contre la portière blanche. Mon regard noir valse à l’aurore de ta voix.

Texte : La Tranchée