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Balthus Peintre et son modèle

L’artiste. Être, ne pas être. Tenté sans cesse de sublimer vie et mort, tenté peut-être plus simplement. Le monde n’attend-il pas qu’il fasse passer la pilule de la Vie et du Mystère dans son propre tube digestif ?

Le voilà, l’artiste dans sa chambre haute, broyeur de sédiments, sani-broyeur de l’espèce et fourbissant ses pétrissages, raide et désinvolte tout en contractantes contradictions. Présence éthérée entre cigare et whisky prêt à quelque action humanitaire dans le sens le plus divin du terme.

Elle observe, en rôle de statue, le sang qui s’apprête, le fusil du regard, le choix des cartouches, terre ou papier. Il pose lui-même, posture inspirée, posture agacée, un rite d’initiation dont on ne saurait comprendre ni les détours ni les raccourcis.

Le siège est froid, le sol est froid. Socle des modèles sur lequel se gèlent les plus grands élans. Mouvements intérieurs, mouvements fixés pour toujours dans l’écrin de terre ou de papier.

Est-elle ici, est-elle ailleurs ?

  • Qui es-tu ?

La question est lâchée. Quelle attitude doit-elle prendre ? Ondine, source, douleur, chagrin ou colère ? Qui cherche-t-il entre les plis ondulés de son ventre, le tomber de sa poitrine, l’expression arrogante de son cou qui monte au ciel ?

  • Je ne sais encore…

Elle est abstraite de sa propre matière comme si ayant dévêtu sa chair de ses frusques, elle en avait profité pour se défaire de son âme, de son esprit fusant, de toute conscience. N’est-ce pas ce que l’on attend ici d’elle, qu’elle se rende argile à travailler et glaise molle ?

Le sol est froid, la terre est froide, mais la peau reste calme et paisible. Il s’approche pèlerin de ses idées et déambulateur zélé de son atelier ; son œil travaille.

Elle n’entend rien à ce métier qui passe tant de temps dans le temps. Elle débute une série de gestes, ouvre, ferme bras et jambes, se dresse, se redresse, allonge, étend recroqueville, démembre, danse. Dos et ventre, inexpressive matière, immatérielle réalité de viande et de sang.

Il ne dit rien, semble ailleurs et s’éloigne vers quelque belvédère stratégique d’où il pourrait sentir le vent de l’inspiration. Ses sens n’ont encore absorbé, aucun venin de désir et l’âme est trop loin de la chair. Son modèle n’est parmi ses outils que tas de boue dont il ne sait que sortir. Il sert contre lui son verre et reprend ses alarmes indiennes, faisant glisser de ses lèvres des ronds de fumée, se fiche de la savoir à poil. Il ne tremble pas.

Sa vue perce depuis trop longtemps les coffres-forts et dans cette peau du jour il ne voit rien.

Elle se lève. Qu’importe la séance est payée, il ne lui doit plus rien et elle ne lui doit plus que la place libre pour d’autres inspirations.

La cage aux barreaux de métal dont il a fait sa cabine l’attend. Tout y est aménagé comme volière aux oiseaux, grillage baroque tendu de quelques draps. Elle s’y sent telle qu’en elle-même, lissée de plumes avec au centre de la gorge, un chant, un sifflement de cime, l’appel du soleil et de la hauteur quand la nuit la tient encore.

Elle prend son temps à son tour, cherchant parmi ces fripes, les éléments de soi.

Cette parure grise aux dentelles discrètes et le long chemin des bas enserrant les jambes, la douceur d’un pull, le flou de la jupe… Le temps de recoiffer sa chevelure de boucles, d’estomper ce souci entre les sourcils, de masquer son chemin d’un parfum de rosée.

Chaussures à la main, elle va s’en aller.

Il est toujours là, simplement assis sur son siège haut, perdu dans ses impossibilités, dans les refus de son esprit à la conduite des sens. Elle s’approche pour tendre la main, pour le saluer et entendre peut-être qu’il y aura une prochaine fois, meilleure plus simple, plus facile. Mais la voilà qui se baisse légèrement pour fixer la boucle de cet escarpin. Mais là voilà qui s’incline, laissant émerger peut-être sa gorge pâle, offrande involontaire à son regard rapace.

Venez, je vais vous montrer quelque chose, des dessins faits récemment. Dites-moi ce que vous en pensez.

Sur le sol, il étale feuille après feuille, un quadrillage de formes et de traits dont il est hors de question pour elle de distinguer le beau du moins beau. Elle rit sans trop oser le faire. Se taire est la règle numéro un des modèles et ne jamais estimer la valeur du travail des maîtres. Elle se déplace d’un rectangle à l’autre, tourne autour, muette carpe de ses sautes et de ses humeurs. Il la suit, la flaire.

Que sent-il qui le rend si monstrueusement plein et prêt à se jeter sur elle ?

Elle sinue entre les œuvres. Il est aux siennes, guidé par quelque secrète substance dont elle ne saisit que l’urgence. Il attend ou alors entend une forme de commentaire silencieux de son corps à la vision du travail.

Cette fois elle est là, et il regarde ailleurs et plus loin comme un aveugle qui perçoit la profondeur des Abymes tandis qu’elle les survole.

Vos femmes sont des épées alors qu’elles devraient être des coupes… *

Il rit d’un éclat de sortilège.

Épée qui coupe ô femme ô femme !

Le tarot a fait mouche.

Elle a rejoint le socle. Maintenant il pétrit, il travaille, refait en bosses le chemin à l’envers, la dévêt de terre.

Elle ne pense plus à rien.

Je ferai une impératrice et son étoile, a-t-il dit.

 

Texte : Anna Jouy
Image : Balthus, le Peintre et son modèle
Notes : * deux des quatre séries de cartes composant le Tarot de Marseille