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Correspondances

Je ne suis pas partie assez loin, tu le sais bien. J’ai gardé autour de moi le magnétisme néfaste de mes vieilles douleurs.

C’était si rassurant, je crois, de savoir qu’ici, même dans la peine, j’existais, alors qu’ailleurs était tellement indéfini. Je n’ai assurément fait qu’étirer un peu la corde, mais la longe, même plus grande, était dans les mains de ce qui me dressait et me domptait.

J’avais marché un peu, jusqu’à l’extrême nœud coulant de mon cou et là dans cet étranglement et la discrétion d’une voix qui serre à la gorge, j’avais marqué mon territoire. À la ronde, à l’arène, dans la sciure du cirque intérieur. On a tous ces murailles, ces fins de soi, la barrière en-dessus de nos forces et qu’on ne saura pas franchir. Mon entrave était courte.

Tes frontières étaient plus larges que les miennes. Tu voulais arpenter. Ton monde était une mesure pleine de Terre. Et ce fut bon pour moi, femme aux œillères, de voir ton horizon, tes départs ne faisant jamais que nos approches.

Sitôt ta fuite organisée, aussitôt ton voyage annoncé, que je savais qu’il me serait donné de connaître de toi des contrées essentielles : tu allais m’écrire… Tu déportais ton corps vers des lieux hors de mon jardin et m’ouvrais alors les accès à ton secret, là où je ne savais jamais te voir quand mes mains te touchaient. Tu étais si fermé à ma porte, te cachant, t’ensevelissant dans tes travaux ordinaires. Je n’avais que des marques silencieuses pour te savoir un peu, les reliefs de ton âme enrobés de précautions.

Mais tu t’en allais, et ces phrases qui ne pouvaient jamais sortir de ta bouche, s’échappaient de ta main. Tu ressentais le mal de moi comme je découvrais le bien de toi.

Tes lettres arrivaient par avion, dans des papiers légers dans lesquels avaient cuit des cerfs-volants. C’était bleu et translucide, avec des timbres illisibles, de régions où il m’était difficile de te suivre. Tu avais mis pied à Bornéo ou en Papouasie et quelques jours après tu étais en train de caresser l’Amazone.

Mappemonde 1531

Tu ne disais rien de toi, mais dans ta façon de m’écrire les gens, les rues, les détails de l’aventure, je savais tout de l’esprit inquiet ou heureux de tes états. Tu ne disais jamais à mots crus ton manque, mais je savais à la venue soudaine de deux ou trois lettres empaquetées dans la même semaine que sans cesse tu m’avais pensée et que j’avais été une pierre dure dans ton soulier. Tu usais de mots dont j’ignorais le son qu’ils avaient entre tes lèvres. Je découvrais les chemins de tes yeux.

Je savais alors ce qui t’avait interrogé, ce qui t’avait attiré et quels élans ou haut-le-cœur t’habitaient. Tu étais loin et enfin comme par amour ou magie, tu laissais à la poste, les échos profonds de ton être, que je puisse en vivre, que je puisse te survivre. J’acceptais alors tes éloignements, car ils me révélaient tout ce que ta vie me taisait.

Tu avais dit qu’il fallait entre nous beaucoup de voyages, que tu voulais être comme le marin, aller partout et prendre le temps de «  me venir ». Tu ne voulais aucune conversation entre nous, juste le silence incubant l’heure de s’aimer. C’était le choix de l’attente, le choix des heures de disette, celui de souffrir assez, comme pour s’assurer d’une réalité entre nous. Tu mettais les distances en demeure de te prouver mon existence et plus tu étais loin, absent, plus je te paraissais vraie, et forte, et bien vive.

J’avais compris bien sûr. J’étais le point fixe, l’épieu fiché dans ta vie et tant que je restais patiente à t’attendre et te découvrir, quelque chose te retenait. En moi tu fichais tes racines volantes. Mais plus tu partais et te découvrais, plus mon monde s’étiolait et se refermait. J’avais décrit pour toi l’entier des essences de mes alentours ; tu savais tout et le banal d’ici ne savait plus que te raconter de moi. Il aurait fallu alors que je me mette à parler, à te dire mon ennui, à te dire mon désir, à te dire mon amour… Comment aurais-je pris ce courage quand tu déployais pour moi la roue du paon et la beauté fascinante de tes mille yeux ? Je découvris la concision puis l’atonie du cœur. Je sentis mourir lentement nos si belles correspondances : nous n’avions plus rien à mettre dans nos lettres, plus rien à mettre dans nos vies.

 

Texte et photo: Anna Jouy
Image carte : Fine Orontius, Mappemonde de 1531. Reproduction photographique d’un document de la Bibliothèque nationale de France. Dimensions 59 X 62cm. Orontius Fine était mathématicien et astronome. Sur cette carte en forme de coeur, le Cap Horn n’a pas encore été reconnu.

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