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les sept dormants d'éphèse

Rien ne se passe jamais comme on le souhaite. Nos premières tentatives de nous retrouver dans un rêve commun échouèrent faute de technique. Ni Simon, ni Garance ne réussirent à retourner dans la rue de la Galaxie. Quant à moi, j’y parvins mais sans retrouver l’immeuble ni la fenêtre à l’étage. Aucune trace de mes élèves non plus (je me souviens avoir eu conscience de les chercher). En revanche, un berger suivi d’une quinzaine de moutons en file indienne surgit au bout de la rue. Quand il me croisa, il me fit un clin d’œil sous son grand chapeau noir. Me mêlant au troupeau, je le suivis.

Nous marchions dans la campagne, traversions parfois des routes, d’un pas tranquille et les bêtes étaient muettes, pour mon plus grand plaisir. À un moment, apparut une grande place circulaire, éclairée par le soleil, au milieu de laquelle se dressait une sorte de mât d’une vingtaine de mètres. L’ombre longue et droite, telle la grande aiguille d’une horloge, marquait moins vingt. Le berger, toujours suivi des moutons en file moutonnière, se mit à faire des cercles autour du poteau. Cela durait, durait sans jamais devoir s’arrêter. Devenu spectateur, j’observais le dernier mouton du troupeau qui sautait régulièrement au même endroit. Je réalisai que c’était un film en noir et blanc qui avait été monté pour tourner en boucle indéfiniment. Je ne sais pas pourquoi, cela me mit en colère.

La marche avait repris. Je me retrouvai dans une ville nouvelle, très laide et fonctionnelle. Je cherchai un appartement bien précis, celui de mon ami B. qui n’allait pas bien. Les gens auxquels je demandais mon chemin se méfiaient de moi. C’était prévisible avec ma dégaine de pâtre errant. Je ne sais comment, j’avais hérité du bâton noueux, des sabots ainsi que de la blouse, du pantalon et du chapeau noirs du berger. J’étais un santon vivant échappé de la crèche (seulement la Toussaint et déjà les catalogues de jouets, les illuminations annonçant Noël).

Le petit appartement de mon ami est empli de monde : sa femme, sa famille, ses amis l’entourent pour ses derniers moments. Alité, vieilli, maigri, il est méconnaissable. Tout le monde mange, parle fort, échange des plaisanteries. Comme si de rien n’était. Comme s’il n’allait pas mourir. Ulcéré, je ne parviens pas à l’approcher. On me tend un verre avec le sourire, on m’invite à m’asseoir, on m’intime de me calmer. Peine perdue. Je veux le voir et il ne me voit pas. Je finis par m’asseoir à son chevet. Il ouvre un œil vif et pétillant comme avant, comme celui du berger et me dit en souriant : « Ne t’inquiète pas, je te ferai signe le moment venu ». Il se lève et plaisante avec tout le monde. Je le perds à nouveau.

Je marche de nouveau. Quitte la ville sans regret. Apercevant une montagne, je soupire à l’avance. Mais pas le choix. Heureusement, je me suis trouvé un compagnon, un chien noir et joyeux, qui me précède. De temps en temps, il se retourne pour s’assurer que je ne lui ai pas faussé compagnie. Nous croisons le berger avec ses bêtes. Je lui demande si c’est encore loin. Il me répond que lorsque je n’aurai plus d’espoir, mais alors vraiment plus d’espoir, je serai arrivé. Ne comprenant pas ce qu’il essaie de me dire, je me mets encore en colère. C’est le chien qui découvre la caverne abritant sept hommes squelettiques, qui semblent dormir depuis des siècles. L’un d’eux est mon ami. Il ouvre un œil malicieux : « Encore toi ? Ne veux-tu pas me laisser tranquille ? Je viens à peine de m’endormir.

  • Désolé mais je suis inquiet…
  • Rien de nouveau sous le soleil, tu es toujours inquiet… Et pour quoi cette fois-ci ?
  • Pour toi… On m’a dit que tu… Tous ces morts autour, ces décapités, cette violence, ces virus… Je ne comprends plus rien…
  • Tu as peur, me dit-il alors très doucement, il faut que tu te débarrasses de la peur… Tiens, prends ce caillou aux arêtes tranchantes, fais-le rouler dans ta main tous les jours… Quand il sera devenu comme une bille, je te promets de me réveiller… et de t’expliquer. Maintenant, laisse-moi dormir. »

Je n’eus pas le temps de répliquer : il était à nouveau profondément endormi. Le lendemain matin, j’appris sa mort par sa femme au téléphone. Elle me demanda de passer la voir pour me remettre un petit livre. Cela avait été une de ses dernières volontés. Je savais de quel livre il s’agissait : il s’agissait d’une version de la légende des Sept Dormants d’Éphèse que je lui avais offert. En me chaussant, je sentis un petit caillou sous la plante du pied. Ce n’était pas le caillou du rêve mais cela me fit prendre conscience que j’avais rêvé une nouvelle version de la légende. Curieusement, c’est presque sereinement que je me rendis au collège.

 

Texte : Christine Zottele
La Légende : Les Sept Dormants d’Éphèse