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Aedificavit-33

Retrouver le charme, la possibilité d’errer, attendre, quelle désapprobation viendra, se brisera, se souvenir de ce présent, qu’il advienne dans la plénitude. Lors, les regards, du portrait, du vivant, se croisent. Rencontre au-delà des passages, qu’ils passent et je demeure. Les litanies, les noms, les phrases, les pas s’éloignent, d’autres s’approchent, je demeure. Regards fixés. Interrogez : je demeure, je ne répondrai pas. Vous savez, de moi, ce que vous avez à savoir. Vous tomberez et je regarderai le flot bien interrompu. Le silence se clôt. Qu’attendre encore de ces passages ? D’autres l’ont vu et d’autres le verront. Ils attendent un regard. Les symboles muets les entourent, que nul ne sait plus déchiffrer. Qu’ils passent. Qu’ils demeurent. D’autres l’ont vu et d’autres le verront. Persévérance de l’intelligence. Ils interrogent et ne comprennent pas son éclat.

Charme du peintre qui, masqué, mène le jeu. Reconnu sous son masque. Il a dit ce qu’il voulait dire et ne livrera plus rien. Partie de son imaginaire, elle désigne ce que les vivants ne comprendront pas, le modèle lui-même ne sait pas, gloire ou raillerie, qu’importe ?, il ignore, silence de qui regarde, de qui vécut sous ces traits. On entend, pendant qu’il travaille, le souffle du peintre, son souffle, parfois : soupirs. Plus encore, l’intelligence aiguisée du portrait : qu’ils passent et je demeure. D’autres m’ont vu et d’autres me verront. Et je n’en finirai jamais : sortilège et malédiction.

Agitation et calme, l’un et l’autre se répondent, calme du lieu dévolu, recréé en soi parmi les passages auxquels nous n’échappons pas, tout cela est si loin et le temps se détache, lèpre doucereuse, qui va coulant le long des murs. Fresques de couleurs et de vie, un pinceau habile les voulut et les crut éternelles. Vous résisterez au temps et m’entraînerez dans votre immortalité dont je ne veux pas. Elles coulent le long des murs, s’effritent, tombent par plaques, éclatées au sol, écrasées sous les pas. Les statues se rongent. Odeurs néfastes qui les avez déchues. En vain. Il aurait mieux valu, même si à présent il est trop tard, instaurer une parole de calme, revenir, ne pas laisser le silence nous évider, le vide nous parcourir. Nous ne pouvons passer. Trouver les mots, parfois, est un effort. Proche de l’épuisement. Faudra-t-il revenir chercher vos paroles ? Le bruit lointain se perd, murmure que nul ne répète. Calme plein de paroles, les bruissements font un silence point trop assourdissant, calme donné soudainement, silence nourri de bruissements, de paroles murmurées, pour ne pas sertir les idées d’une crispation fixe. Ils passaient et je demeure. Tentation du dialogue.

Tentation et refus, l’un et l’autre multipliés, esclaves de la douleur sous ce carcan de pierres, mouvement immobile, l’un et l’autre empêchés, seule tentative de mouvement, ainsi vous ai-je faits et je vous ai abandonnés, visages engloutis dans la pierre, nul ne saura vous délivrer, nul autre que moi ne le pouvait, ni le temps impassible, ni quelque main heurtée à cet emprisonnement, tentative de mouvement, ainsi vous ai-je conçus et vous ai-je abandonnés.

Or de ce silence, quel écho viendra, immobile, se perdre dans l’oubli ? Passez, nous demeurons, nos visages engloutis ne se détourneront pas, douleur, en vérité, qui prendre mon visage de ses doigts effilés, l’arrachera à l’informe ? Pourtant, il se devine ; piège, hélas, où nous sommes enchaînés, il savait, et il n’a pas fait, il savait et il aurait pu faire, il n’a pas fait, et nous, mille fois prisonniers, de l’attente et de la pierre.

Sa mort lui fut plus douce. Vie informe à laquelle il nous a liés. Dont nul ne nous délivrera. Il savait et il n’a pas fait, lui qui est célébré, pour nos visages infinis, nos membres infinis, notre peine et notre condamnation. Comment vous parlerais-je, moi dont les verbes sont étouffés par un étau de pierre ?

On raconte que parfois leur torture silencieuse est troublée par celui qui, les ayant créés, condamnés à l’informe, à la violence immobile, prodige dont il se réjouit, les ayant arrachés et rendus à l’informe, rit de tous ces prodiges, toutes ces malédictions. Et que ce rire, parfois, les a faits murmurer.

Texte et photo : Isabelle Pariente-Butterlin