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Oceane

Ils m’ont construite à la saison où les marais passent du gris souris au jaune safran.Il leur restait quelques planches quand ils eurent fini de construire le bateau familial. J’ai eu peur qu’ils me peignent de la même couleur, non pas que je n’aime pas le bleu et le blanc, mais je préférais rester «nature». Heureusement, la peinture coûte cher et ils avaient fini le dernier pot sur la barrière de la maison.

Ils avaient besoin d’un abri pour se reposer quand ils rentraient de la pêche. Souvent ils étaient si épuisés, les soirs de tempête, qu’ils n’avaient pas la force de rentrer au village et ils restaient passer la nuit entre mes planches. Plus tard, quand ils construisirent l’étier au bord de mon chemin, je devins « cabane d’ostréiculteur ». C’était un titre ronflant qui ne m’allait pas très bien. Je n’étais qu’une maisonnette toute simple, qu’un abri côtier, comme ils disaient. Le petit Claude m’avait même baptisé en plantant sur mon pignon une jolie pancarte qu’il avait sculptée dans le cadavre du vieux pin, où il avait écrit «Oceane» en oubliant l’accent. C’était le prénom de sa petite amie de l’époque. Plus tard, il oublia cette fille, et ma pancarte fut arrachée par le vent un soir de tempête. Claude est parti vivre dans la grande ville et tout le monde a oublié mon nom depuis que sa mère a été rejoindre son père sous les cyprès de l’église.

Ici la vie est douce, au bord des marais, dans le silence secret des canaux, à l’ombre de la forêt.

J’ai vu défiler des générations de gamins, rêveurs ou casseurs, joyeux ou mélancoliques, hurlants ou chantants. J’ai vu la vie des hommes de ce pays, burinée par le vent salé, brisée par les tempêtes, bronzée par le temps. Je les aime ces hommes et ces femmes courageux, sensibles, attachés à leur terre de sel et de vent. J’aime leurs émois, je ressens leurs chagrins, j’accompagne leurs espoirs.

Ils pensent que je suis un amas de bois et de tôles. Ils pensent que je suis insensible. Je leur pardonne… Ils ne savent pas…

Pourtant une fois, une fillette a compris qui j’étais. Je la revois avec ses yeux immenses du bleu de l’océan. Je la revois me regarder, assise là-bas de l’autre côté de l’étier. Elle suivait des yeux la grue blanche qui habite à l’est. Elle était venue pour cueillir des salicornes, sa mère lui avait demandé de rentrer seulement quand son panier serait plein. Pourtant, elle s’était assise au bord de l’étier, sa ningle* posée sur le sol, le menton reposant sur ses paumes, silencieuse. Elle scrutait chaque détail, chaque son, comme si elle voulait en remplir son cœur. Je la regardais derrière mes rideaux de dentelles et j’ai dû sourire. Ma porte a grincé. Un tout petit grincement pourtant !

Cela a suffi pour qu’elle se retourne vers moi au moment où je tentais de reprendre mon sérieux. Il ne fallait pas qu’elle entende mes planches crisser, il fallait que je bloque ce fou rire que je sentais monter devant son air incrédule. Elle se leva et me fixa quelques instants. Le soleil choisit ce moment-là pour sortir des nuages et se refléter dans mes carreaux, ce qui l’éblouit un peu. Elle leva sa main devant ses yeux en pare-soleil, les plissa et hocha la tête, comme si elle venait de comprendre…

Elle s’approcha de moi, fit le tour de mes planches, colla son visage contre ma fenêtre, les deux mains autour de son visage, puis se décida à entrer. Ma porte était toujours ouverte. Je ne l’empêchais pas d’entrer. Elle fit le tour de ma petite pièce, me chatouilla un peu les entrailles, en glissant sur mon plancher, caressa mes rideaux désuets et jaunis, puis ressortit en fermant soigneusement la porte derrière elle. Elle alla passer son doigt sur les lettres usées de ma pancarte et prononça deux fois : O-ce-an-ne, d’une voix douce.

Elle retourna sur son promontoire, me regarda de nouveau mais cette fois, avec un sourire complice. Ses yeux pétillaient de malice. Elle redressa la tête et murmura:

« Je sais bien que tu me vois, et tu sais que je te vois aussi. Tu ne me diras pas ce que tu penses, là, juste derrière tes rideaux, mais moi, un jour j’écrirai ce jour où j’ai vu briller ton regard dans le soleil du matin. Souviens-toi de moi comme je me souviendrai de toi. Seul le vent pourrait nous trahir, mais il est déjà parti…»

Sur cette phrase, elle se leva et repartit en chantonnant, le long des sentiers du marais son panier presque vide à la main, valsant dans les rayons de miel du soleil matinal.

Et moi, je n’ai jamais oublié son sourire…

Texte et Photo : Marie-Christine Grimard

Notes :
Cette petite cabane d’ostréiculteur a été démolie un an après cette photo. J’aimais beaucoup voir sa silhouette en parcourant en vélo, les marais qui bordent la pinède au bord de ce littoral vendéen que j’aime tant. Les planches ont été récupérées pour d’autres usages, et je me demande si elles ont gardé un peu de l’âme de cette maisonnette dans leurs souvenirs.
*ningle : Longue perche de bois utilisée autrefois par les maraîchins pour sauter les étiers (les ponts étant rares).