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Simon

C’était mon rêve et celui de Garance ! Le film ne se déroulait pas tout à fait de la même manière. Je m’étais reconnu dans le passant levant la tête. Ce n’était pas Garance prête à se jeter par-dessus le balcon – la femme de mon rêve était plus âgée – mais j’avais bien croisé son regard avant qu’elle ne tourne son visage vers la lune. Tentant de maîtriser mon émotion, je lui demandai si le visage du passant lui était vraiment inconnu. Elle me répondit qu’il me ressemblait vaguement mais que sans aucun doute, la voix menaçante était la mienne, celle dont j’usais et abusais avant… dans les cours… Je tentai de la convaincre que les visages ou les masques empruntés par le rêve ne correspondent pas forcément à ceux de la vie éveillée. Cependant, j’étais fort troublé. Garance reprit son récit avec le point de vue d’un nouveau personnage, son « agresseur » entrant dans la chambre.

Encore une fois, il l’acculait. Il l’obligeait à commettre un acte peut-être inéluctable. Il lui reprochait… quoi en fait ? De ne plus l’aimer ? L’avait-elle aimé ne serait-ce qu’un seul jour ? N’avait-elle jamais aimé que son fils, leur fils ? Pourquoi avait-elle si peur de lui ? Il observait les planètes de lumière sur le plafond au-dessus du lit d’enfant. Le mobile Galaxie. Ils l’avaient acheté ensemble.

Ses filatures l’amenaient parfois si loin dans la ville qu’il s’y sentait en exil. Comme lorsqu’il allait pêcher à l’étang. Un jour, il devrait entreprendre un autre voyage. Difficile de savoir qui de lui ou de la vie avait le plus trahi. Il s’était fait tant de promesses, il avait trahi tant de rêves de son enfance… Alors cette femme tournée vers la lune… Il avait cru un moment qu’elle était sur le point de sauter dans le vide.

Je me rappelai soudain le cheval apparu au bord de l’étang, un jour que je l’avais accompagné à la pêche. Nous ignorant, il s’était approché jusqu’au bord de l’eau, avait bu abondamment. Après avoir levé la tête et pris le temps de nous dévisager, il s’était éloigné tranquillement, au pas.

Ce jour-là la paix régnait sur toute la galaxie.

C’était moi qui avais rêvé ça et c’est Garance qui racontait. Impossible ! Toutefois, quelque chose clochait dans son récit. Elle oscillait sans cesse d’un point de vue à l’autre et la chronologie différait. Dans mon songe, il n’y avait qu’un seul homme, moi, le passant. Je m’étais mis à grimper les cinq étages le plus vite possible pour tenter de sauver la candidate au suicide. Essoufflé, j’avais été surpris par les lumières du mobile et le petit lit d’enfant.

La sonnerie retentit. Les élèves qui dormaient s’éveillèrent, ceux qui avaient écouté le récit de Garance la félicitèrent. « Super ton rêve, Garance ! C’est drôle, j’ai pratiquement fait le même ! ». C’était Simon qui venait de parler. Je leur demandai : « Vous avez quoi comme cours, maintenant ?

  • Maths, firent-ils pas vraiment enthousiastes.
  • Je peux vous retenir quelques minutes ? J’ai besoin d’éclaircir quelques points…
  • Sans problème, monsieur, toute l’heure même… On en profite pour vous dire qu’on adore vos cours maintenant… C’est vraiment chouette ces cours sur les rêves…
  • Mmhh, enfin, n’exagérons pas… Ça vous permet surtout de rattraper du sommeil. Mais j’ai cru comprendre que nous avions tous les trois fait plus ou moins le même rêve et je voudrais m’en assurer. Toi, Simon, tu étais quel personnage et tu faisais quoi ?
  • Je passais dans la rue de la Galaxie, lorsque j’ai levé la tête et aperçu Garance qui avait déjà enjambé le rebord de sa fenêtre…
  • C’était le visage de Garance, tu es sûr ?
  • Oui, oui, fit-il un peu gêné.
  • Vous sortez ensemble tous les deux ? Excusez-moi de vous poser la question mais moi aussi j’étais dans cette rue et ce n’était pas Garance à la fenêtre mais une femme plus âgée…
  • Ma mère, dit Garance. C’est ma mère que vous avez vue.

Au bout d’une heure de discussion, il apparut que malgré quelques variantes, nous avions bien fait le même rêve. Ou plutôt, Simon et moi, avions trouvé le moyen d’entrer dans le rêve de Garance. Celle-ci nous confia que sa mère semblait sombrer dans la dépression depuis la naissance de son petit frère et qu’elle ne savait comment lui venir en aide. Elle avait eu comme l’impression d’appeler à l’aide dans son rêve et elle n’avait pas été étonnée de voir apparaître Simon à la fin du rêve, au bord de l’étang. Je vis rougir Simon et devinai que j’aurais bientôt un nouveau couple dans mes « cours ». Un peu vexé, d’avoir incarné la voix menaçante, je leur proposai de nous donner rendez-vous rue de la Galaxie sous la même fenêtre au prochain « cours », au prochain rêve. Nous allions tenter de nous retrouver dans le même rêve, volontairement.

Texte : Christine Zottele