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Schoolgirl is sleeping with her books at lesson

Bien sûr la musique avait laissé place au silence. Bien sûr le vent avait enflé, se muant en tornade. La robe avait tourné, tournoyé, tourneboulé mes sens. Bien sûr des mots sous la robe avaient surgi, virevoltant comme des papillons de papier blanc dans une spirale de vent noir. Bien sûr je m’étais précipité pour en saisir quelques-uns. Bien sûr mon ogresse dans sa robe rouge avait ri de ma maladresse. Elle n’avait pas bougé. Seule la robe semblait danser, mue par une énergie tellurique ou intérieure. Sous la violence de la trombe d’air, les papiers se déchiquetaient ou s’élevaient vers le ciel dans un tourbillon ascendant. À chacune de mes tentatives d’approche, j’étais repoussé brutalement vers l’extérieur, comme sous l’effet d’une volonté implacable.

Je suis beaucoup moins sûr de la suite. Je finis par attraper un lambeau de papier sur lequel je lus : « … droit de te contredire… l’ombre plutôt que la proie… ». Soudain, un cri dans la tempête. Ses mots à elle. « Ne les crois pas ! Les mots blottis dans les jupes sont loin d’être téméraires ! Et ils sont fourbes ! Si tu les suis, tu es perdu ! » crus-je percevoir dans le mugissement du vent. Pas sûr non plus de m’être réveillé à ce moment-là. Pas sûr d’être à l’état de veille au moment où j’écris. Pas sûr de continuer mon rêve.

Cependant, je m’éveille aux premières lueurs. Le jour me veille, devrais-je dire, car malgré ma fatigue, je tente de rester éveillé. Je veille et surveille d’un œil comateux, mes élèves qui sommeillent sur leur table. Je me rappelle cette période avec le sourire. Pour la première fois de leur vie, les élèves entraient avec plaisir dans ma salle de classe. Plus de problème de discipline. Ils étaient autorisés à ne rien faire voire à dormir s’ils le voulaient à la seule condition du silence absolu. N’y étant pas accoutumés, ils en avaient très peur. Aussi, laissais-je un léger fond musical au début… Je leur lisais des nouvelles fantastiques ou des contes merveilleux, qui les faisaient sombrer comme des enfants qu’ils s’ignoraient être encore… Ils rattrapaient leur manque de sommeil et j’avais la paix.

Parfois je m’endormais à mon tour. Mes collègues admiraient le silence qui régnait dorénavant dans mes cours. Un jour, je proposai aux élèves de raconter leurs rêves. Les plus audacieux s’y essayèrent. Je m’endormais à mon tour. Cela fonctionnait bien, jusqu’au jour où un élève s’éveilla en sursaut : « Il faudrait songer à nous noter, les parents vont finir par se réveiller si nous n’avons pas de note ! » J’acquiesçai et mis les notes qu’ils estimaient mériter. Je fus d’ailleurs très surpris de voir qu’ils s’évaluaient plutôt à la baisse qu’à la hausse. Je réussis à négocier avec eux. Pour chaque rêve raconté, une note entre 14 et 20. Tout le monde était content : élèves, parents, direction… Moi-même, je trouvais qu’ils progressaient. Ils prenaient de l’assurance dans leurs récits et s’exprimaient de plus en plus précisément. Cela aurait pu durer encore un certain temps. Mais un jour, une élève, Garance raconta ce rêve :

Au-dessus du berceau, le mobile « galaxie » dessinait des étoiles, des croissants de lune et des planètes à multiples anneaux sur le plafond de la chambre. Le nom perdu tout au bout de la langue revint subitement à sa conscience: «Halley », sa comète, sa chevelure de feu argenté.

Chercher un abri dans la chambre de son fils… pas forcément la meilleure idée… mais la lutte fatigue… use et abuse des forces qu’on croit éternelles. Elle enjamba le rebord de la fenêtre et regarda la rue cinq étages au-dessous de ses pieds. Un passant leva la tête vers elle. Le visage inconnu la dévisageait elle; ne sachant que faire elle se mit à observer la lune.

« Tu croyais pouvoir m’échapper, à l’abri d’une chambre d’enfant? Seul l’exil peut te sauver. Dehors la couche de neige commence à s’épaissir mais il vaut mieux pour toi chercher un abri ailleurs. » Cette voix, elle la reconnaissait. Mais impossible de mettre un nom ou un visage dessus. Et puis soudain…

Elle racontait mon rêve ! C’était le dernier de mes songes qu’elle racontait.

Texte : Christine Zottele