Mots-clefs

Nijmegen

Nous sortirions d’un tunnel boisé, le ciel aurait repris sa place, au dessus de la voiture roulant vers Nimègue, entre deux rangées d’arbres, troncs rugueux et feuilles légères, comme celles qu’aimaient détailler les paysagistes.

On dirait que j’avais cueilli dans un petit guide, la veille, avant de m’endormir, les quelques renseignements qui étaient parvenus à franchir la barrière qu’un mélange de rêveries fort éloignées de ces terres, de ce moment, et de cette somnolence qui me gagnait en nappes irrésistibles, juste quelques notions pour me donner désir de découvrir, et que j’oublierai sans doute dès que la ville, sortant des mots, des caractères imprimés, deviendrait briques, pierres, bois et fers contournés, passants, échoppes et la lumière, l’air qu’elle choisirait d’avoir pour siennes.

Il y avait un amusement déplacé (l’époque évoquée était rude) en pensant aux six traités qui y furent signés en 1678-1679, à la répartition égale pour le nombre entre les suédois et les français, et à la presque symétrie des co-contractants – pour la France, les Provinces-Unies pour le premier, l’Espagne ensuite et enfin le Saint Empire, juste quelques jours après que les Suédois aient signé leur premier traité avec ce même Saint-Empire, avant, dans l’ordre, Munster, puis les Provinces Unies. Et je m’étais dit que j’aimerais lire (mais tant et tant de choses il y a que j’aimerais lire et découvrir, qui resteront bougies soigneusement rangées, éternellement en manque de feu) des correspondances, des romans, à condition qu’ils soient bons, des souvenirs, vrais ou faux, de ces longues guerres du siècle que l’on dit d’or ou grand selon nos pays.

La radio passait du piano-jazz, un air que je ne connaissais pas, un musicien que je n’étais pas sûre de reconnaître, et je regardais passer, le long de ma fenêtre, derrière les arbres, une piste cyclable, des bosquets encore un peu échevelés mais avec une régularité dans l’alignement de leurs troncs qui dirait parc, propriété, et j’essaierais, avec un intérêt vague, de guetter dans les éclaircissements du feuillu des lambeaux de murs, d’allée.

Des lignes lues dans la nuit ne me restait pas grand chose d’autre, juste que la ville était vieille, la plus vieille ou l’une des plus vieille des Pays-Bas, fondée, elle encore, par les romains, terriblement bombardée, à la suite d’une erreur des américains, disait le livre, et puis ces noms les seuls d’une longue liste retenus par ma mémoire un peu fantasque ou mon ignorance crasse pour tout ce qui n’appartient pas à une de mes petites sphères, ces deux noms qui s’associaient bizarrement, Joris Ivens, les frères Limbourg, amenant des images de steppe chinoise et de douces tourelles et donjons blancs de l’Île de France ou des bords de Loire, ce qui ne m’éclairait guère sur ce que nous allions découvrir.

Une jeune femme, buste droit, cheveux et gabardine au vent, arrivait sur la piste cyclable, nous croisant, nous dépassions les derniers arbres faisant place, perpendiculaires à la route, aux premières barres de maisons de briques, enfilades d’appartements sur deux étages sous un toit modérément pentu, nous approchions de la ville…

On dirait que j’éteignais la radio pour mieux voir, en partage avec toi.

Texte : Brigitte Celerier