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L’art du bien manger faisait partie des choses pour lesquelles mes oncles et tantes ne firent jamais aucun compromis. Je dis bien manger, pourtant il ne s’agit pas de correction à table mais plutôt de la façon de le pratiquer de son mieux. De la capacité de chacun à honorer un mets dépendait une grande partie de l’estime dont ils allaient le gratifier on non. A dire juste, les membres de ma famille paternelle avaient un terrible coup de fourchette. Tous étaient de solides gaillards et gaillardes, mon père ayant quant à lui une stature approximativement normale malgré des pics pouvant atteindre dans certaines périodes de sa vie les 100 kg. Tous revendiquaient un appétit extrême, gargantuesque, digne de gens qui accordaient à la table une attention plus que vorace.

C’était une famille de travailleurs acharnés, aux abois dès le petit matin, capables de tourner un champ, de le faner, de moissonner , de bûcheronner, de nourrir du bétail, d’élever en vrac des volailles, des veaux, des enfants et des porcelets ; une famille qui rabotait, sciait, assemblait, tenait plantage, entretenait maison, faisait courses et pain, tirait l’eau, lessivait… tous ouvrages confondus volontairement ici, tant je n’aurais su où donner de la tête si cela avait été ma propre vie. Ce labeur dur et incessant justifiait certainement les quantités astronomiques de nourriture qui étaient nécessaires à maintenir tout ce monde en état de marche.

Les repas à la campagne valaient leur pesant de calories. Quand venait l’heure du premier service, les soins aux bêtes avaient déjà été donnés et cet effort méritait sa dose de roestis. Vers dix heures, on sortait pain, café noir, fromage, restes de viande, vin rouge. Midi, le ragoût avait cuit et après les quatre heures, le soir, on se régalait parfois d’énormes tartes que ma grand-mère faisait cuire chez le boulanger. Quand je dis énormes oui bien sûr, mais en fait, il faudrait plutôt parler de plusieurs grandioses tartes aux fruits. En effet, chacun était tout à fait capable, fille ou garçon sans distinction, d’engloutir à lui seul ce qui de nos jours nourrirait une tablée entière de gourmands. La tarte aux fruits, c’était le régal absolu. Jamais je n’ai entendu nulle part ailleurs, un éloge plus grandiloquent de ce superbe dessert que dans cette famille.

On aurait dit à les entendre en parler que c’était « des peu de paradis ».

En cette période de l’année se fête la Bénichon* (Ce nom vient de bénédiction et l’histoire de cette fête populaire de ma région mériterait un poème.) Il s’agissait -et s’agit toujours, mais sous une forme assagie-, d’un banquet démesuré où se dévorent des plats typiques de notre campagne. On passe d’une soupe à du bouilli, puis des salaisons avec jambon, saucisses et lard. On poursuit avec le ragoût d’agneau, le rôti ou la volaille et on termine le tout avec des meringues, de la crème double et des biscuits divers. C’était en réalité comme si on mangeait cinq voire six repas complets à suivre. Ces « dînettes » duraient une journée entière. Il y avait un pont de danse dressé dans le village, pour la digestion peut-être… Bref, tout le monde s’en donnait à ventre joie.

Mon oncle poursuivit la tradition bien après la disparition de mes grands-parents et la dispersion des membres de sa fratrie.

Je n’étais guère habituée à ce genre de rations. Il m’était difficile de suivre le rythme des mâchoires de mon oncle. Je n’étais pas la seule à en souffrir mais l’ennui, c’est que plus on vous appréciait, plus on voulait vous voir profiter des bienfaits de la table. Mon assiette se remplissait au fur et à mesure que je la vidais. Mes protestations étaient vaines et finissaient par agacer l’ogre ancêtre. J’avais donc appris à manger de plus en plus lentement, espérant ainsi sauter quelques étapes du déroulement du repas.

Et puis vint un jour mémorable. C’était un beau dimanche après-midi. J’attendais mon premier enfant. Je venais d’achever mon déjeuner dominical et j’avais décidé d’aller trouver le cher parent. Me voyant arriver, comprenant mon état et ému sans doute, car il n’avait ni femme ni enfant, il déclara hautement qu’il fallait veiller sur moi. Il se mit à me chauffer une grande tasse de lait (je ne bois jamais de lait et encore moins chaud) qu’il arrosa d’une grande cuillère à soupe de chocolat. Je protestai, tentant de lui faire comprendre que ce n’était pas trop ma tasse de thé, inutilement bien sûr. Pendant que je me forçais à avaler le breuvage nécessaire à prendre soin de mon « maladif état », je le voyais s’affairer aux fourneaux. Il touillait du frichti dans une cocotte en fonte dimension pensionnat et mettait à cuire quelques pâtes encore. Mais je n’imaginais rien, simplement que je l’avais dérangé dans quelques préparatifs. … Je compris l’étendue de son amour quand soudain j’eus devant mes yeux une platée de chasse un peu âpre, accompagnée de sa collinette de macaronis.

– Il te faut nourrir ce petit !
– Mais je …fis-je estomaquée raide
– Il y a besoin. Mange ! Je connais mon affaire, les femmes portent 9 mois, comme les vaches. C’est vrai puisque je te le dis !

Je compris ce jour-là que je valais bien à ses yeux au moins deux voire trois génisses… (il comptait en bétail la valeur des choses) et que j’avais intérêt aussi à apprendre à travailler pour améliorer mes digestions… « des peu de fainéante ! »

Texte : Anna Jouy

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http://www.benichon.org/fr/
http://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9nichon