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Maison ancêtrale

Autour de la maison familiale, celle de mon père, il y avait un petit verger. C’est ainsi à la campagne, chacun possédait quelques arbres, en général des poiriers et des pommiers. Plus rarement, à cause de l’altitude, probablement, on y trouvait aussi des cerisiers. Mais mon grand-père ébéniste de son métier connaissait tout de ces présences immuables contre lesquelles tout être se réclame de la vie et se sent faire partie d’un ensemble admirable. Il avait planté un cerisier qu’il avait même réussi à drageonner. Ce sont des choses qu’il appartient à des savants de faire. Oser blesser le bois, savoir ouvrir l’aubier sans rompre les flux de sève, y accoler ensuite la branche neuve, mettre l’attèle. Et puis parfois venir de la main caresser et de quelques phrases douces encourager la guérison.

L’arbre du fond du verger, le solitaire, le gardien de mon petit horizon avait reçu donc son greffon. Le grand-père l’avait fait bien avant que j’existe. Il voulait qu’il y ait deux sortes de cerises, sans doute parce qu’il aimait ce fruit plus que tout autre.

J’ai toujours été frappée par tout ce qui se passait dans la maison sombre et noire de la famille paternelle. Il y avait de la fascination et du rejet aussi bien souvent face à ces mystères. Mon père ne ressemblait à aucun membre de sa fratrie. Il n’avait pas les mêmes traits, n’avait pas la même stature ni les mêmes intérêts. Il ressemblait trait pour trait à sa maman. Les autres, dont mon oncle, étaient de la lignée de Calybite, l’ancêtre. Mon père quitta sa famille très jeune, au moment où il prit la décision de faire des études, de pousser dans un autre monde. Sa mère avait coupé sa tige et l’avait confiée à l’instruction publique, à l’arbre de la connaissance. C’était une branche belle et prometteuse. Ma grand-mère voulait goûter d’autres fruits, elle aussi. Et mon père voulait bien vivre d’une autre sève.

Régulièrement, si souvent même, entre les membres forts et tourmentés de mon arbre généalogique, cela grinçait. Au moindre vent, au plus petit courant d’air neuf. Il fallait voir alors les tremblements de colère de la souche. Il fallait sentir les claquements de fouet du greffon qui avait si bien pris qu’il en dominait tout. J’assistais impuissante et ensorcelée à des exploits de bataille et de mots jetés en l’air. L’arbre porteur avait du mal à sa greffe d’organe., et le bois paternel de la douleur de n’être plus pour eux qu’un solitaire étreint dans un porte greffe fait de livres et de savantes choses. C’était des disputes invariables, des silences pesants entre eux, des jalousies exacerbées par de trop marquantes différences. C’était à qui avait le meilleur goût, avait le plus de saveur, donnait le meilleur jus, faisait le plus exceptionnel clafoutis en somme. Chacun avait en lui pourtant le même amour gourmand du goût de la cerise.

L’arbre familial est donc ainsi fait désormais d’une masse feuillue vert sombre et d’une autre plus claire et vigoureuse, celle qui donna suite à la greffe, d’il y a maintenant fort longtemps. Les oncles et tantes n’eurent pas d’enfants. Avec eux s’éteindra le bouquet lourd et chargé de jus d’une variété de fruits noirs très ancienne. Mon père quant à lui a fait cinq enfants… Notre goût est plus vif, nous sommes de ce genre légèrement acide de griottes qu’on déguste en eau de vie.

Parmi les choses que mon père nous racontait volontiers de sa jeunesse, c’était ses exploits de mauvais garçon, une façon comme une autre de nous inviter en secret à la transgression. Il était un petit voleur, un maraudeur. Visiter les vergers des autres et y chaparder par poignées, des délices pour s’en gaver semblait avoir fait partie de ses grands plaisirs. Et ses yeux pétillaient quand il évoquait le temps des cerises.

Maintenant tout ce monde est parti. La maison de famille a été donnée à d’autres et le cerisier du fond du verger a été abattu. Quand mon père a construit sa demeure, il est allé en forêt. Il voulait planter des essences maraudées elles-aussi pour se faire une haie. Il préleva un merisier petit et maigre. L’arbrisseau se mit à grandir, donnant régulièrement sa corbeille de merises, toujours acides et immangeables. Puis lentement, au fil du temps, les fruits devinrent plus charnus, plus ronds, plus noirs encore. Toutes les deux années, c’était pour mon père l’attente de cette récolte et le ravissement des sens.

Cerisier Avry

Maintenant les merises sont savoureuses à souhait. L’arbre est devenu gigantesque, si haut et grand, que ses « pollets »* sont devenues inatteignables. Une source bénie pour les oiseaux et les grives. C’est moi qui habite ici. Cet arbre dit tant de choses.

Entamer le dialogue. Une mâchoire dans l’acier des idées, une faille à tracer. Entamer. Cocher la corde raide et y ficher quelque chose, un brin de tendresse, quelques mots aux abois. Espérer alors enter le bois neuf, que des racines embrassent les fibres, que se nouent les rubans ligneux de la vie. Que tout commence là où tout se poursuit.

Texte: Anna Jouy
Photos : Jan Doets ( la maison familiale d’Anna, La Glâne, juillet 2014) et Anna Jouy (le cerisier en fleurs, dans son jardin, avril 2014)
*bille de verre
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