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CdF la blague 8 Blog

Septembre 1943. Ceux qui, pour éviter la chaleur humide de la ville, avaient cherché refuge dans une maison d’été près de la plage ou dans les collines, étaient rentrés.

Pendant une des premières réunions de travail, quelqu’un me tapa sur l’épaule. C’était Dembinski, rentré de Londres, apparemment content et de bonne humeur mais en même temps évasif et fermé d’une manière peu favorable à une discussion tranquille. Tous les deux, nous essayâmes de rompre l’ambiance forcée mais n’arrivâmes qu’à un peu de bavardage.

Par malchance probablement, et parce que j’étais très occupé, je ne le rencontrai pas les semaines suivantes. Au cours de l’automne, j’entendis par hasard qu’il n’allait pas bien du tout, qu’il souffrait d’une maladie grave qui le gardait au lit ou en chaise roulante, et qu’il consultait plusieurs médecins pour établir la nature et l’origine de sa maladie. Je décidai de lui rendre visite.

Maintenant, il demeurait hors de Lisbonne, dans une de ces  rues étroites, poussiéreuses et sinuant entre les murs, au-delà des derniers arrêts des tramways. C’était une soirée froide de novembre. Les jours s’étaient déjà bien raccourcis, un nuage rose traversa le ciel presque noir et un vent froid et pénétrant siffla dans les fils téléphoniques.

La maison, près de la bordure de la rue, était le reste d’une villa du dix-huitième siècle. La petite place triangulaire devant la porte était déserte. Par un long escalier en pierre, plein de courants d’air, j’arrivai à un palier supérieur avec plusieurs portes. L’une d’elles donnait accès à sa demeure.

Il était allongé dans un séjour haut et dégarni, adossé contre des coussins, changeant son corps de position soigneusement et de temps en temps, ce qui évidemment lui causait beaucoup de douleur. Mais il était le Dembinski que j’avais connu.

Déjà en entrant, je fus accueilli par son sourire chaleureux. Sa main essaya de serrer la mienne comme jadis, mais n’en était plus bien capable. Il éluda légèrement mes questions soucieuses. Il n’y avait pas de soucis, dit-il,  même si personne ne savait exactement ce dont il souffrait. Un médecin constata les symptômes de rhumatismes, un autre estimait qu’il avait un léger affaiblissement des os, ce qui était le plus probable.

Lui avait sa propre explication. Depuis un an, l’augmentation de son poids commençait à le gêner et le rendre moins mobile, ce qu’il avait voulu combattre. Par peur de vieillir prématurément, son obsession, il avait employé des méthodes peu fiables. Son poids avait bien baissé mais trop rapidement, il avait exigé trop de son corps et devait en payer le prix en étant confiné au lit avec patience. Encore quelques semaines, quelques mois peut-être, et il aurait récupéré.

Il sourit et évita mon regard, comme s’il n’avait pas confiance en ses propres mots. Il me frappa qu’en disant qu’il cherchait la cause de sa maladie en lui-même, il pensait la connaître. Est-ce qu’il savait bien ce qu’il avait fait, en perturbant un équilibre tout en sachant que ça pourrait lui être fatal ?

Son visage, fatigué mais encore bronzé, ne me répondit pas et de ses yeux n’émanèrent que de la sérénité.

On s’est rappelé le bon temps, nous avons blagué, dans la même complicité d’antan.  Je le quittai de bonne humeur et promis de revenir très bientôt.

(à suivre)

F.C. Terborgh, La bague (1954), traduction du néerlandais par Jan Doets