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Aedificavit 18

Le mendiant marche sur ses plaies, sans pouvoir dire qu’elles sont siennes ; que ses yeux soient crevés, ses orbites vidées, cela n’importe pas, souvenir qu’il vit jadis se faire, se faisant. Ainsi le peintre aveugle sait-il mieux les secrets muets, colorés, de la lumière qu’il a rencontrée au fil ténu de son pinceau. Le linceul noir se teinte étrangement. Fit-il jamais trop tard ? La course l’entraîne vers des couleurs crépusculaires. Il arrive que les peintres se suicident sur un idéal flamboyant. Le mendiant aux yeux crevés, orbites vidées, se saisit parfois de mémoires éclatantes — qui déchirent ses plaies.

Comprendre alors que le contralto brise sa voix sur d’impossibles notes, impassiblement atteintes, comprendre que sa facilité est extrême, à presque se briser, s’anéantir, se relever et se briser encore et que des mains infatigables se lèvent et se relève,t, dont les mouvements l’abaissent et le redressent, et que la voix se brise, que les yeux se crèvent, sur d’horribles visions, regard de mendiant apeuré ou de peintre, cela n’importe plus, les jours s’en vont vers des damnations nouvelles, des abolitions neuves.

Il ne s’agit plus d’apercevoir sous l’ombre fragile de Hamlet le comédien appuyé sur des intonations travaillées et reprises, qui se débat avec les mots. Les intonations s’affaiblissent, s’affadissent qui se perdent dans ce tourbillon. Hamlet, qu’un spectre enroulé dans la nuit et la folie des femmes trop douces, les poignards ensanglantés sur lesquels il lui faudra refermer ses mains, les trahisons, les adultères, les fêtes, orgiaques et sacrilèges, le spectre réclamant vengeance et mort, accablent et laissent pantelant. Les fêtes l’ont offensé, elles ont déchiré son deuil et l’ont réduit en cendres, en souvenir muet, les offenses le traversent comme autant de poignards, la misère le lacère, le deuil l’étouffe, l’enserre, contraint à oublier ces morts mêmes, qui réclament vengeance, le poursuivent et l’entraînent, aux bords des précipices.

Furent-ils doucereux ! Que Hamlet s’avance ou ne s’avance pas, son front s’ouvre sur d’ineffables écœurements, ses mains se resserrent sur des poignards ensanglantés, et tout en lui porte le deuil, l’appelle et souffre. Hamlet s’avance et ne s’avance pas ; désormais c’en est fini de sa liberté hésitante, les crimes viennent à lui, les spectres arment sa main. Elle se referme sur des poignards ensanglantés.

Conjurer la malédiction. Que le reste ne soit pas silence. Il y a encore à dire pour que celui que les spectres appelaient et imploraient ne soit pas seul et silencieux, agonisant d’avoir déchiré des pourpoints trop fleuris, gisant pâle, dans son pourpoint de jais.

Comme l’espace, silencieux, ombres appelées qui vinrent ou ne vinrent pas, qui furent invoquées : les mots s’avancent et vous ne venez pas. Personne ici n’entend. Qui entendrait ne s’avancerait pas. Ne pas répondre. L’oubli n’a pas perdu. Les mots s’avanceront, le violoniste réjouissait son âme pour qui seule il donnait des fêtes somptueuses, fastueuses, et désertes. Les lumières se perdaient et les harmonies ruisselaient et les ombres se glissaient dans les églises claires. Les mots s’avanceront. Tel glissant dans le silence jura que sa vie fut merveilleuse et qu’il fallait leur dire. Les mots iront encore où nul pas n’a porté sa trace.

Au fit et à mesure que je relis ces phrases, en les écrivant de nouveau, en reprenant l’écriture interrompue par des années, je ressens de moins en moins le besoin de les commenter. Elles reviennent sous mes doigts et dans mon esprit, et je me prends à coïncider de nouveau avec ces pensées qui furent les miennes, qui passèrent, et qui reviennent concentriquement autour de moi. Je me prends à les reconnaître pour miennes, à les identifier exactement, avec une précision photographique. Les images qui me reviennent sont des images que je croyais avoir oubliées et que je retrouve dans des strates plus anciennes de ma mémoire. Elles me rouvrent un temps qui n’est plus et dans lequel ma voix était cette voix. 

Je ne mesure aucune distance, aucun éloignement. 

Texte et image : Isabelle Pariente-Butterlin