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Tokio Street View

Grand angle. La place. Quatre côtés, trois artères. Suivre la trouée. Pivoter du guidon, presser avancer, enfourcher la rue. Laisser dépasser. Continuer effort vitesse 4. Changer braquet. Tendre mollets, lever rotules. Recommencer, presser. Laisser la roue rouler. Mordre l’asphalte. Dresser corps, mailler bassin. Reprendre. Danser, danser. Ne pas oublier de respirer. Prendre l’air, remplir la cage des poumons. Faire circuler jusqu’aux chevilles. Pointer là-bas, pointer mais ne garder que l’image rien d’autre. Plat, haut, loin ce n’est pas important. Seulement le bot de la ville. Arriver bientôt arriver, boire, s’écrouler. En finir. Courser dossard contre dossard. D6 la place, la foule, le flot continu des cyclistes.

Vue plongeante. Tomber directement du feuillage. Tomber de l’extrême bout du ciel. De l’univers. Un boulet rapide et direct. Jardin porte Nord, les embuscades de cerisiers, les ombrages dès l’atterrissage. Et voilà le sol poussière jaune de l’on ne sait quelle roche. Avancer là, sans flâner. On se presse encore. Pas une heure à perdre. Sous le soleil et le moment frais, entre deux travaux, entre deux rendez-vous, entre deux amours. Avancer, hésiter entre le gazon proche, les bancs là-bas au plus lointain. Que choisir, où mener son pas ? Se poser, posture plus ou moins adaptée pour sa pause de midi. Détourer le sandwich de son copeau de papier, mordre vite, le nez par terre. Suivre en comptant les tours, les pas épuisés de joggeurs. Soleil battant, rythme aux oreilles, écouteurs et transpiration, ça passe par les tempes. Déjà dix tours du jardin, et trois bouchées de poussière.-

Arrêt encombré. Clientèle à la file et les taxis en chaîne aussi, comme une roue dentée qui mord dans la viande humaine. Les embarquer, les absorber, et partir dans le flot poisseux des gaz CO2. Avancer d’abord, un coup d’accélérateur, un coup de frein. Éviter les passants, les inconscients, chercher sa place dans l’engrenage de la métropole. Tamponner ainsi, d’un tronçon libre à un tronçon borné, le cul des bagnoles. Ne pas se laisser faire, ne pas se laisser distraire. Parfois jurer, laisser le fiel qu’on a en trop sortir par les clapets de vapeur des narines. Fulminer, cracher, jurer. Surveiller de l’œil le client, retro service d’autodéfense. Faut pas qu’il quitte le mouvement avant la destination, pas qu’il s’envole à un feu rouge. Se tenir prêt à presser la serrure automate, à dégainer son katana miniature. Taxi ! Help !

Ouvrir la porte, la tenir béante avec le pied. Pivoter un peu, tirer en soulevant les roues. Basculer de l’intérieur de la maison sur le trottoir. Ne pas lâcher la porte mais tout faire d’une main. Sortir avec le landau et bébé dedans. Après lâcher, qu’importe l’épouvantable bruit de ce chêne qui rentre dans ses gongs. Avancer méthodique. Le filet des affaires du poupon, et celui des prochaines courses. Imaginer qu’il y aurait un bus pas si loin, mais qu’y entrer serait trop compliqué et trop embarrassant. Ce n’est pas l’heure de se pointer avec un marmot dans les transports en commun. Se la jouer promenade bien-être, se la jouer endormissement de monsieur Bébé. Il ne dit rien encore mais on le connait, petit tyran des biberons, ce ne sera pas bien long avant qu’il ne rouspète. Pousser encore. Le faire dans la foule, se frayer son espace jusque dans le Centre commercial. Quadriller les présentoirs, longer les stands. Choisir trier emporter. Pousser encore, les bras chargés. Se faufiler dans les colonnes des caisses et tenter vainement de faire taire les derniers cris au rayon premier âge en balade.

Entrée bouche de métro. 18 heures. Première vidange d’esclaves, humains au labeur, libres donc, oxymores vivants, ose-t-on dire. Précipité d’usine, de commerce, de bureau. Elle se déverse, la vidange, sceau jeté dans les boyaux souterrains, les corps sans volonté, pressés les uns contre les autres. Espace minimum requis, tu mets ton menton dans ces fesses, tu respires dessous ces bras, tu colles ta poitrine à ton voisin. La rame arrive, on bouche tous les trous à la chair humaine, toutes failles avec de la viande en costume. Bubble gum géant monochrome destiné à obstruer l’irrespirable. Chaque courbe, chaque échancrure est colmatée. Sentir ensuite la force de propulsion, la masse naviguer, à l’intérieur de l’enfermement. La sentir, se laisser déporter un peu. La sentir et se pencher en avant lors du prochain arrêt … Ne pas savoir si l’on peut ou non sortir du pouding. Peut-être ne plus y penser. Attendre que le tas se vomisse de lui-même dans un terminus hypothétique.

Faille dans le mur. Glisser sa tête entre les briques. Glisser son épaule, glisser son ventre en le tirant à l’intérieur de soi. Cesser trois secondes de respirer. Passées. Passer de l’autre côté. Un terrain vague un désert, grand, immense, une folie de place vide, nue enchantée. 1000m2 d’un duvet étrange, vert et piqué de couleurs. En haut, très haut, un carré bleu, un écran de ciel. Entrer là, par la lézarde, se foutre dans ce vert, s’y mettre sans n’avoir jamais ressenti, ce souffle, cette prise d’air. S’étonner de la largeur de ses bras, de la distance énorme d’une main à une autre. Toupiller un peu étonné de ne jamais rien rencontrer, de ne buter à rien. S’asseoir là, se coucher même sur le tapis, en caresser les fibres comme vivantes. Le respirer, le sentir à plein nez. Y ouvrir les yeux, admirer les implants de l’herbe, les trouver remarquables de finesse et de subtilité. S’approcher encore. Considérer la quantité, l’incroyable quantité des fétus végétaux, tous serrés les uns sur les autres, se touchant, se tenant, se palpant. En ressentir un vertige nouveau. Lever les yeux.

Alors, pousser à l’aide des cils, les murs pour les faire reculer. Tasser quelque part derrière les cloisons le reste du monde…et se sentir fauché, fané, séché sous un soleil levant. Tokyo Street View.

Remonter aussitôt dans Google Earth.

Texte : Anna Jouy
Image : tokyotimes.org