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Ce n’était pas comme le jour où, bien avant le début de sa gloire, éclaboussé d’écume, il quittait la ville sur un étalon pur-sang. Maintenant, il était à califourchon sur un animal gris et lent. Le cheval poussait son tronc, puissant comme la proue d’un bateau — blanc, avec un harnais en soie jaune — à travers la nuit tombante, avant de tourner les oreilles, angoissé, vers un horizon vide et sans danger.Mais sait-on vraiment d’où le danger nous menace? De temps à autre, son flanc frissonnant au-dessus des pierres roulantes, son allure devint plus prudente et ses lourds sabots cherchèrent la terre ferme.

Il était parti seul, après avoir envoyé en avant ses hommes et ses équipages. Épuisé, miné par la maladie et les blessures, enveloppé dans un manteau fourré jaune qui calmait un peu les douleurs de son épaule et de son bras. Cependant, il chevauchait sans étriers, selon son ancienne habitude. De temps en temps, il regardait derrière lui, pour examiner ce qu’il venait de quitter : des tours et des murailles se dressant sur une falaise, des contours sombres contre un ciel de plus en plus noir, déjà infiniment lointains, irréels. Sa ville natale.

Il chercha la raison qui avait pu lui donner envie de cette dernière visite. Sa mère était morte et, dans ces ruelles étroites et malodorantes, il n’avait vu que de gens appauvris et tourmentés — les plus forts étaient partis depuis longtemps, comme lui —, rien qu’une poignée de parents, aussi indifférents que fiers de leur consanguinité, pourtant insistants, avec leurs âmes de valets et de commis.

En somme, là-bas il n’avait trouvé presque rien. Tout juste les murs de la maison parentale, vermoulue et décrépite, inoccupée depuis longtemps. Pourtant, son regard rêveur se tourna en arrière, vers les tours et les remparts misérables, trempés de plus en plus dans la nuit qui avançait. Il commença à méditer sur ce qui l’avait poussé, presque une génération auparavant, à partir.

Ce fut peut-être la pauvreté, la raison primordiale, cette aridité désespérée de la terre, en plus de la vie monotone au sein familial. Une vie lente et sans perspective de changement. Mais, il ne réussissait pas à se souvenir d’avoir été vraiment gêné par la pauvreté. D’ailleurs la pauvreté, sur ce rocher où l’on était né, c’était depuis toujours la seule chose qu’on avait connue. Ou était-ce l’ennui sans bornes qui s’était répandu partout et pénétrait tout, comme une fumée épaisse ? Étaient-ce les mouches misérables voltigeant sous les poutres basses ? Étaient-ce elles qui ne cessaient de l’agacer jusque dans le sommeil ? Était-ce le cri obsédant du grillon dans la petite cage accrochée au mur ?

Mais, là-bas, il y avait eu aussi des journées agréables, avec de belles bagarres et de querelles fortifiantes, des moments où ces ruelles et ces places avaient connu des passions brûlantes, des couteaux et des yeux au beurre noir. Tout à coup, le mur grisâtre en face de la porte de la maison paternelle se dessina dans sa mémoire. Il reconnut la lumière à couleur de vin gris que le soleil couchant y jetait dessus. Il revit la ruelle, le ciel se perdant en haut dans un vide lointain, plus profond et immense de ce qu’on pouvait percevoir à l’horizon depuis la tour de garde. « Avait-elle été cette lumière transparente à couleur de vin gris, la raison de son départ d’antan? »

Cette pensée lui parut absurde. Pourtant cette image le hantait avec un acharnement tout à fait étonnant ; elle devenait de plus en plus forte et claire et bientôt il pensait qu’il avait enrégistré une trace de cette lumière projetant une couche de couleur vin gris sur le mur en face de chez soi… juste au moment où il avait brusquement écarté cette foule de gens à la curiosité irritante, dans un réflexe dicté par son orgueil blessé, mais aussi par son mépris envers tout ce qui pouvait lui rappeler ses parents et son enfance.

Ensuite, l’image se fit plus précise, se superposant aux champs en face de lui. Il chercha, au milieu d’une procession interminable de batailles, de voyages, de luttes, d’engagements, de femmes qui avaient peuplé sa vie, quelques autres images pour la remplacer. Des images ayant la force de l’effacer, de la nier. Mais rien ne se concrétisait. Comme dans une danse funèbre, défilaient devant lui des images en lambeaux, amorphes, sans vie, tandis que le mur grisâtre éclairé de vin gris restait debout sur l’arrière-fond, large et indestructible. Et, près de ce mur, ne pouvait pas s’effacer un vide triste, désespéré.

De sa vie antérieure, il ne lui restait que le souvenir de ce mur, au-delà duquel il n’y avait été que la chasse, le danger, l’ivrognerie et l’abrutissement. Pour la première fois de sa vie, juste en ce moment lui vint à l’esprit que la mémoire est le vrai moteur de notre existence. Mais, devant l’essaim de questions lui tournant dans sa tête, auxquelles il ne pouvait pas répondre, il décida d’arrêter toute réflexion. La nuit devenant froide, il serra le manteau contre son corps, essayant de protéger son épaule et son bras de plus en plus endoloris. Il estimait s’être déjà rapproché du lieu qu’il avait indiqué à ses camarades. Là, dans les tentes, parmi ces rustres, sa chimère le quitterait.

La route devenait de plus en plus accidentée et étroite, avant de disparaître dans un ravin. Devant ce changement soudain, le cheval se cabra, alarmé. À l’instant, une flèche, bourdonnant dans l’air, lui frappa le cou, juste au-dessus de la clavicule. C’était son épaule malade : une douleur aiguë le transperça en l’empêchant de gouverner son animal. Il tomba violemment sur les pierres aiguës.

Les fantassins aperçurent la silhouette blanche de son cheval se détachant sur la plaine. Suivant ses traces, ils le trouvèrent, à la lumière des flambeaux. Ensuite, épuisés et déprimés, ils le transportèrent jusqu’à l’aube grise du jour. La pointe de la flèche refusait de sortir de la plaie, qu’on ne pouvait même pas effleurer sans causer à chaque fois une douleur toujours plus forte, tandis que d’autres plaies s’ouvraient, plus anciennes, et que l’infection et la fièvre augmentaient.

Il donna l’ordre de l’étendre avec des coussins auprès de l’entrée de sa tente, placée dans le seul endroit où c’était encore possible entrevoir, au loin, la ville sur le rocher. Il mourut là, avant le couchant, quand cette lumière à la couleur de vin gris tomba du ciel de l’est sur le paysage.

(Note par Jan Doets: Toute ma reconnaissance envers Giovanni Merloni pour sa révision de ma traduction de cette nouvelle, d’après la version originale en Néerlandais écrite à Lisbonne en mai 1937 par F.C. Terborgh, inspirée par une peinture en gouache de Petrus van Assche. L’édition originale apparut en 1940 à Pékin chez les Pères Lazaristes.)