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mariemetche1le hameau

Contrairement à ses sœurs mariées jeunes et parties aussitôt vers la ville, Marie Metche a toujours vécu au hameau. Elle s’occupait du père. Depuis qu’il était veuf, il avait perdu le goût du champ et de la chasse. Elle tenait la maison du mieux qu’elle pouvait. Les cordons de leur maigre bourse s’usaient un peu plus chaque jour.

Marie vaquait d’un soleil à l’autre. Elle se levait la première, préparait le petit déjeuner du père, beurrait sa tartine, réchauffait un café de la veille qu’elle coupait avec de l’eau et oubliait volontairement le verre de vin qu’il réclamerait bientôt en frappant rageusement du poing sur la table. Marie résistait. Elle prenait jusqu’au risque d’être battue. Marie avait du courage.

Après leur mariage, les sœurs n’avaient jamais remis les pieds au hameau. Elles se moquaient bien de ce que pouvaient devenir Marie et le père. Ils se suffisaient à eux-mêmes. Péniblement. Mais qu’y faire ? C’était très bien ainsi. Elles ne voulaient pas en savoir plus. Quand la mère est morte, elles sont arrivées de la ville en voiture et furent les dernières à pénétrer dans la chapelle. Elles n’étaient pas passées ensuite par la maison. Elles n’avaient pas le temps. Elles avaient filé. Elles devaient encore donner des ordres pour le dîner du soir.

Dehors, quand ils voyaient le père tituber en se rendant au champ, les vieux édentés qui n’avaient plus la force de travailler maudissaient le ciel. Un jour, Marie dut courir sous la pluie et patauger dans la boue pour porter secours au père qui, ne tenant plus sur ses jambes, s’était affalé dans le ruisseau où il avait failli se noyer. Les vieux avaient crié au moment de sa chute. Et ils avaient juré plus fort devant un si triste spectacle.

Au fil du temps, Marie avait perdu le goût des choses. Si, munie de son peigne et de son panier en osier, elle partait encore dans la montagne en quête de myrtilles, c’était pour en tirer quelques sous quand, au village, les familles bourgeoises acceptaient de payer pour des tartes.

Depuis qu’il était veuf, le père avait perdu l’appétit. Sa main tremblante – celle que craignait tant Marie – ne s’éloignait jamais de la bouteille. Il parlait si peu que Marie avait perdu jusqu’au souvenir de sa voix. Quand il s’adressait à elle, il maugréait, accompagnait ses râles de signes que Marie devait décrypter sans faute sous peine de se voir infliger une punition. Lorsqu’elle hurlait sous les coups qu’il lui portait, dehors, les vieux s’en prenaient au ciel en serrant les poings.

La seule joie de Marie était Joseph. Quand l’enfant est né, elle s’est précipitée chez les Baude. Caroline était sa seule amie. Marie voulait l’assister dans ses couches. Ces choses-là sont affaires de femmes. Et comme Pierre Baude n’avait trouvé personne au village qui daigne monter jusqu’au hameau pour veiller à l’accouchement, c’est Marie, seule, qui se chargea d’extirper le bébé, jeter le placenta et couper son cordon.

A compter de ce beau jour, Joseph fut comme un dieu aux yeux de Marie. Affaiblie, Caroline dût demeurer plusieurs mois alitée après les efforts qu’elle avait déployés pour donner la vie. Et c’est encore Marie qui, pendant tout ce temps, en plus de la maison et du père, s’occupa du nourrisson pour soulager son amie. Il avait des yeux d’ange, se disait-elle, la nuit, quand son regard ne pouvait dans le noir se détacher des souvenirs du jour passé.

Depuis la naissance de l’enfant, Marie avait retrouvé le sourire. Les jours de grand soleil, elle le prenait au berceau et l’emmenait sur le chemin de la chênaie. Quand elle passait devant eux, les vieux édentés pensaient qu’un malheur finirait par arriver. Mais Marie ne pensait pas au malheur. Elle fredonnait des comptines. Les yeux de Joseph s’écarquillaient. Sur leur passage, les branches des arbres s’inclinaient à toucher le sol. Marie prenait l’enfant par les bras et le faisait tournoyer dans le ciel en chantant. Leurs rires se mêlaient au vent.

Marie avait un secret. Elle conservait, caché entre les draps, dans l’armoire qui sentait la lavande, un vieil almanach acheté à un colporteur. Le soir, quand Marie montait dans sa chambre, elle allumait une bougie, tirait le livre de sa cachette et se glissait entre les pages comme dans un monde magique n’appartenant qu’à elle et où elle ressentait une étrange sensation de vivre. Bientôt, elle fut attirée par les mots, ce qu’elle estimait être des mots (quoi d’autre ?), ces choses posées les unes à côté des autres entre deux points et qui lui demeuraient incompréhensibles. Alors, Marie fut comme possédée par une idée fixe : elle apprendrait à lire. Nuit après nuit, sans l’aide de personne, elle décrypterait ces combinaisons de signes, s’aiderait des images dont elle soupçonnait qu’elles entretenaient quelque lien avec le texte voisin. Ainsi lettre après lettre, Marie a su former des mots et mot après mot des phrases et phrase après phrase des paragraphes entiers.

Un soir pas tout-à-fait comme les autres, Marie monta dans sa chambre. Selon le rituel, elle alluma la bougie, tira l’almanach de sous les draps et se mit à lire dans l’odeur de lavande. Une page puis deux puis, elle les tournait machinalement, ne butant plus sur aucune difficulté. Marie comprit alors qu’elle savait. Elle ne put manifester sa joie. Ni le père, ni la mère ne connaissaient son secret. Elle sentit une chaleur l’envahir. Tout son corps brûlait. Il lui sembla que la terre s’était mise à tourner plus vite autour d’elle. Marie se vit emportée dans le tourbillon des étoiles. Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle dut ouvrir la fenêtre pour toucher le vent. Ce n’était pas possible. Quelque chose venait de se produire qu’elle n’osait nommer et qui la dépassait. Marie savait lire.

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(à suivre demain 19 mai 2014)

Texte et photos : Serge Bonnery