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Rouler à vélo dans la nuit sans lumière. À toute vitesse et l’esprit libre. Tu ne penses à rien. Toute la concentration dans tes jambes, tu te laisses envahir par des sentiments enfantins : la joie de te sentir vivante, la peur irrationnelle du noir aussi par endroits. Tu as le sentiment que tu pourrais pédaler ainsi pendant des heures. Tu as retrouvé tes quinze ans en même temps que la fraîcheur sur tes bras nus jusqu’à en avoir presque froid. Tu respires à pleins poumons tout ce qui ne demande qu’à s’exhaler des végétaux à la fin de cette chaude journée de juin ; ce qui était enfoui au plus profond et au plus près de la terre se libère maintenant avec la nuit, sève suc and suave.

Les parfums des chèvrefeuilles, des jasmins, des roses et des tubéreuses – tu ne sais pas à quoi ressemble cette fleur, mais elle a forcément une odeur capiteuse – se fondent et s’interpénètrent. Non ce n’est tout à fait pas ça. Avec la vitesse de la bicyclette, c’est un subtil mélange qui se crée, un bouquet d’essences florales qui varie le long du parcours, âpre et piquant, ou plus capiteux. Tu ne cherches pas longtemps à discerner ou à nommer tout ce qui entre par les narines. De même que pour tout ce qui entre par les oreilles : coassements des cigales, bourdonnements des grenouilles, chants du cygne des insectes, stridulations des oiseaux. Tout cela forme une sorte de magma vivant dans lequel l’homme – ou la femme – ne fait que passer à vélo.

On est prié cette nuit de ne pas déranger l’ordre immuable mais fragile des choses. Soudain il fait noir. Vraiment noir. Le délicieux frisson de la peur vire à l’angoisse quand la route n’est plus éclairée par les réverbères, quand c’est la vraie nuit – pas celle des villes – et l’ombre inquiétante des arbres qui frémissent. L’imagination s’emballe. Tu ne savais pas que la dynamo ne fonctionnait plus. Tu te dis que c’est dangereux de rouler comme cela – pourtant après la répétition, on a proposé de te ramener en voiture, mais non, toi tu fanfaronnes et n’en fais qu’à ta tête.

Maintenant tu te dis qu’une voiture pourrait très bien débouler en plein milieu de cette route étroite et t’envoyer sentir l’odeur du sang et de la terre. Surtout dans ce virage serré. Si tu passes le petit pont sans encombre, rien n’arrivera. Encore nuit noire pendant quelques centaines de mètres et tu arriveras chez toi. Mais ce sont plutôt des kilomètres… Tu as perdu le sens des distances à force de circuler en voiture. Tiens, en voilà une derrière toi justement, serre bien à droite. Le véhicule t’a dépassée mais ralentit. Tu es maintenant terrorisée. C’est un bel endroit pour se faire violer. Le petit chemin entre la route et le champ est justement bordé d’une rangée d’arbres et cette 205 pourrait s’y engouffrer sans problème. Mais quelle idée de se mettre en jupe courte, ma pauvre fille, à ton âge!

La voiture fait marche arrière. Tu notes mentalement le numéro d’immatriculation au cas où tu t’en sortirais… Elle roule à ton niveau au ralenti, une vitre se baisse (toujours au ralenti comme dans les mauvais films d’horreur et toi tu es justement l’actrice qui n’a qu’un tout petit rôle, celui des premières minutes, avant de se faire tuer) : « Ce n’est pas prudent de rouler sans lumière la nuit, Mademois… euh, pardon Madame. » La voiture repart sur les chapeaux de roue.

Le silence et la nuit. La lumière des phares t’a peut-être sauvé la vie mais t’a gâché la balade. Tu n’as plus peur. Juste très froid. Tu aperçois les réverbères de ton lotissement. Tu demanderas à Michel comment on déclenche la dynamo. Lorsque tu étais adolescente, c’était simple, il suffisait de la tirer vers l’extérieur de la roue. Tu te souviens que dynamo vient du grec dunamis «force». La prochaine fois tu ne rouleras plus sans dynamo.

Texte : Christine Zottele