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Je recopie ce soir quelques pages de plus, et au fur et à mesure que je les recopie, c’est étonnant, je reconnais la scène, je la relis, je la reconnais, les souvenirs se recomposent dans ma mémoire d’une scène réelle que j’ai décomposée pour écrire ce texte, oubliée pendant des années. Puis elle se recompose. C’est-à-dire, sans doute, je ne l’ai pas oubliée, puisque je la retrouve, mais pendant des années, je n’ai eu aucune raison de la convoquer, de la chercher, de la faire advenir, donc en quelque sorte, je l’avais oubliée. 

Et je la redécouvre intacte, dans une strate de ma mémoire où je ne suis pas descendue depuis de nombreuses années. Je ne sais pas comment se conservent les souvenirs auxquels nous ne pensons jamais. Puis je retrouve tout, le lieu, le temps, les impressions qui furent celles du moment où le texte fut écrit.

Ædificavit V

Hamlet a vu ce qu’il lui fallait taire. Enterrer dans le silence et l’effroi. Son crime est d’avoir dépassé la ligne, fugace et très ténue, insaisissable, que ne dépasse pas qui ne devient pas fou, qui évite son ombre et la folie qui le suit pas à pas. Ainsi, les autres n’imaginaient pas qu’il fut autre chaos qu’un génie froid imaginant l’hiver, architecture morte de cités idéales et impossibles. Il descendait des escaliers glacés, tels, des rois vieillis dans des passés figés qui ne heurtaient plus le sol de leurs pieds, ne cherchaient plus les chemins pour eux dessinés.

Il vit que là n’était pas d’impossibles errances, mais une infinie descente. La montée même n’avait pas été sans inquiétude. Elle l’avait entraîné dans des visions fugaces. Il avait bien fallu la suivre jusqu’à ce point où les instruments furent prêts à se rompre, où son bras les retenait à peine, il fallut redescendre, les cordes vibraient, les notes s’entremêlaient, graves, il fallait redescendre encore, les cordes faillirent se rompre ; redescendre.

Son bras aux bords de la folie tremblait. Son bras s’épuisait d’angoisse extrême et lourde. Elle l’entraînait et son bras entraîné ne retenait plus que la folie et le désespoir sombre. L’angoisse martelait, aggravait, les notes, s’entremêlaient, répétées, rejetées, son bras les redressa, au-delà des angoisses, car l’effort fut celui du désespéré.

Les victoires s’accomplissaient donc, au-delà de l’angoisse et des ténèbres évitées — ligne ténue franchie rarement. Il sut pourtant rappeler ce souvenir : « Affection et passion égoïste pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie ». Oublions les mots. Il sut trouver au génie austère l’élan du désespéré. C’est ainsi d’une phrase de Bach et que l’on dira fou. Folie donc. Comment convaincre, ce n’était pas folie puisque les deux interprétations coïncident parfaitement.

Ce que nous avons vu fut un réveil nocturne, où les rêves s’entrelaçaient, entrecoupaient la réalité de leurs cris décuplés, vibrants d’échos, où les images se succédaient, il y eut ensuite une succession de cris étranges, un jardin traversé la nuit, le sol froid enfin sous les pas.

Agitation : les rêves ne lâchaient pas prise. Il était très difficile de choisir un sens. Je crus à une assemblée de spectres et de conspirateurs. En étais-je, pour comprendre aussi mal ce qui se disait ? Il y eut ensuite le départ dans la nuit fatiguée, le départ fiévreux de rêves comme si c’était trahison : les abandonner dans l’ombre.

Mais il est notoire que rien de tout cela n’arriva. Peut-être vaut-il mieux croire à un départ inopiné vers minuit onze, une nuit d’août, nous en sommes convaincus. Ai-je convaincu que les rêves s’agrippaient de leurs fines mains blanches à nos vêtements, nos pensées, ils nous poussaient dans l’escalier, nous retenaient dans l’ombre s’agrippaient, nous serions restées dans l’ombre tiède et silencieuse. Mais ici, plus rien n’a de sens.

La mémoire est décidément un étrange phénomène. 

Texte: Isabelle Pariente-Butterlin