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j aime ma-poupette ?

Un verbe polysémique et dangereux.
Deux grandes familles de sens.

Croire, sans complément: l’idée d’un Dieu. Un commencement. Un verbe créateur. Une parole transcrite par les hommes. Une écriture de commande. Une interprétation à la lettre. Très vite, une autre possibilité d’interpréter la parole divine. Et déjà des heurts, des mots qui s’entrechoquent, des interprétations de plus en plus loin de la lettre et du verbe originel. À l’origine, cependant, une seule injonction: aimer.

L’autre signification: s’illusionner, croire à tort en quelque chose, par exemple croire que les athées, les impies, les incrédules ont tort et qu’il faut les combattre par tous les moyens ou, à l’opposé, croire que tous les croyants sont des terroristes en puissance. On est libre de ne pas croire à ce qu’on croit croire. Se méfier dans tous les cas de ses croyances.

Une troisième signification vient de la contamination et l’influence réciproque des deux sens. Ainsi croire que quelqu’un est l’homme ou la femme de sa vie, c’est à la fois le déifier et le mettre au rang d’un dieu, toujours à tort. La passion? Une illusion passagère, un aveuglement, un éblouissement éphémère, le fameux Ce fut comme une apparition.

Ainsi… Accrochée à la passerelle au-dessus de l’autoroute une grande banderole, sur laquelle est inscrite en lettres capitales la déclaration : POUPETTE JE T’AIME. Celui qui s’est donné la peine de l’accrocher là, croit que son geste a un sens; il croit que Poupette (qui passe tous les jours par là dans sa petite coccinelle bouton d’or) sera touchée ou impressionnée par l’exploit, qu’elle l’aimera davantage ou l’aimera tout court. Il croit savoir que ladite Poupette dans sa petite coccinelle bouton d’or empruntera à coup sûr l’itinéraire qui lui permettra de voir la banderole, mais… imaginons une seconde que pour une raison ou une autre, ce jour-là, elle change de route et ne voie pas la déclaration d’amour. Du malentendu on passe au début de la fin. Au prochain rendez-vous, Poupette n’en parlera pas. Il croira que son silence est le signe d’une indifférence à son égard et n’y tenant plus, il posera des questions, se fâchera… Ou Poupette le trouvera bizarre, s’énervera face à l’inquisition – J’ai bien le droit de passer par là tout de même, j’aime bien changer d’itinéraire… Ça finira mal. Elle se dira qu’elle ne pourra jamais vivre avec un homme si routinier et si jaloux. Il croira que c’est le signe: ce n’est pas la femme de sa vie.

Imaginons maintenant qu’une autre Poupette – pas celle à laquelle est destiné le message – une Poupette lambda (qui conduit une Micra vert amande) lise la banderole qui ne lui est pas destinée. Elle sautera dans les bras de son amoureux, dès qu’elle le retrouvera. Celui-ci, ne comprenant cet excès de joie (une violente dispute a éclaté entre eux quelques jours auparavant) lui posera des questions. Quand la Poupette lambda lui dira les raisons de son allégresse, il croira qu’il y a un rival derrière tout ça. Encore une fois le soupçon et le doute se seront instillés au sein du couple.

En vérité, je vous le dis, le verbe croire est dangereux.

« Attends une minute, là, tu as omis d’envisager une autre possibilité, mon gars !

–       Et laquelle ?
–       Eh bien, il ne t’est jamais venu à l’idée de croire que Poupette était le surnom d’une voiture comme Choupette pour la coccinelle du film? Je crois me rappeler qu’il y avait hier le défilé des vieux tacots à Aix… Ah , ah, tu me feras toujours rire… C’était un simple canular d’une bande de copains pour faire plaisir à des potes. Aucun danger dans ce verbe. Tu as trop d’imagination et j’ai démoli ta théorie.
–       Non, tu as simplement prouvé que croire en une théorie pouvait s’avérer dangereux si on ne la confronte pas à la discussion et qu’on fonce tête baissée sans vérifier toutes les hypothèses. Tu ne m’enlèveras pas de la tête que c’est un verbe dangereux.
–       En même temps croire est une nécessité, car si on ne croit en rien ni en personne comment vivre ? Comment donner un sens à sa vie ? Qu’est-ce que tu dis de ça ? Tu crois en rien toi ?
–       Si, mais …
–       Bon, alors, tu vois que tu te fourvoies… Ce n’est pas croire qui est dangereux, c’est croire que le complément qu’on met derrière est la seule vérité possible et la seule valable. Le danger c’est ne croire qu’en une chose ou une seule personne. Le danger c’est aussi de vouloir faire croire des conneries à des pauvres gosses qui jusqu’à lors ne croyaient en rien et qui sont prêts à s’accrocher à n’importe quel marchand de bonheur… La passion qui te fait voir le monde qu’à travers un seul dieu ou une seule personne, oui, là t’es dans l’erreur. Tu ne choisis pas ton destin. Voilà ce que je crois. Je crois en tout et son contraire, mais je crois surtout qu’on ne peut vivre sans croire à quelque chose. Alors tu me le dis, toi, à quoi tu crois à part tes théories fumeuses ?
–       Je crois que si tu le prends comme ça, ce n’est même pas la peine que je tente de te dire…
–       Oh, ça va, allez, accouche…
–       Je … euh, je crois aux signes, aux coïncidences…
–       …
–       Ainsi, ces points de suspension… sont peut-être le signe d’une suite à tout ça, peut-être, ou d’une grosse fatigue…

Texte: Christine Zottele