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Montségur, la citadelle du vertige

Chemin faisant, Jordi avait appris de Guiraud le récit des dernières heures, celui de l’ultime bataille perdue à Montségur, aujourd’hui devenu le symbole d’une civilisation déchue mais dont, génération après génération, le laurier reverdit…Montségur. Le pog apparaît comme le refuge idéal à partir duquel les cathares peuvent continuer à exercer leur ministère. Le seigneur du lieu, Raymond de Péreilhe, est des leurs. Sa femme, Corba, et sa fille, Esclarmonde, aussi. Elles demanderont à être consolées le 13 mars 1244, l’avant veille du bûcher.

Dans ce nid d’aigle, les hérétiques peuvent cacher leur trésor, abriter leur hiérarchie, entretenir une garnison. Par les chemins escarpés et les failles vertigineuses, il est aisé d’envoyer des messagers partout dans le pays pour transmettre des ordres, recueillir de précieux renseignements. Bref, structurer la résistance et – pourquoi pas ? – organiser la rébellion.

Le 27 mai 1242, c’est de Montségur que partent une poignée d’hommes armés. Ils prennent la direction d’Avignonet pour y mener une véritable opération commando. On vient d’apprendre que le tribunal d’inquisition de Toulouse est en déplacement et fera étape dans cette bourgade du pays toulousain, la veille de l’Ascension. Onze personnes au total s’installent au château, parmi lesquelles les inquisiteurs eux-mêmes. Dans la nuit du 28 au 29 mai, ceux de Montségur se font ouvrir les portes par un complice, pénètrent dans l’enceinte et trucident les religieux catholiques surpris dans leur sommeil.

L’expédition punitive provoque un soulèvement dans toute la région où l’espoir renaît d’une reconquête possible. Il sera de courte durée. Dès le printemps 1243, l’armée française met en place le siège de Montségur. Elle a compris que cette citadelle, à mi-chemin entre terre et ciel, est devenue le centre nerveux de la lutte. Pour en finir, il faut isoler le pog. Bientôt, la montagne qui protégeait les cathares et leurs alliés deviendra leur prison.

Au soir du 15 mars 1244, la cause est perdue. Les Gascons qui ont réussi quelques jours plus tôt à escalader le pog par une voie à donner le frisson, ont installé près du château une machine qui en sape les défenses. Les Occitans, une fois de plus, ont péché par naïveté ou excès de confiance : ils ont mal organisé la surveillance de cette face de leur montagne par laquelle ils n’imaginent même pas que l’on puisse accéder à leur repaire. Montségur doit capituler.

Depuis Noël 1243, le trésor conservé au château a été évacué. De quoi était-il constitué ? De monnaie sûrement. Pour le reste, cette histoire de trésor donnera lieu, plus tard, aux interprétations et aux théories les plus fantaisistes. Là-haut, on a consolé tous ceux des réfugiés qui souhaitaient « faire bonne fin ». La dernière cérémonie a eu lieu le dimanche 13 mars. Dans la nuit du 15 mars, quatre derniers parfaits s’enfuient vers d’autres cieux. Les cathares sont prêts pour mourir. Combien sont-ils ? Entre 205 et 224 selon les chroniques.

Au matin du 16 mars 1244, tout est accompli. Les Parfaits, Parfaites, diacres, évêques et simples croyants qui avaient installé leur Eglise au faîte de ce « mont sûr » descendent dans le champ où a été dressé le bûcher. Ils s’en approchent en rangs serrés. Les flammes arrachent leur Esprit aux enveloppes de chair qui le retenaient prisonnier dans l’enfer du monde terrestre.

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Quéribus, dernier nid d’aigle.

Le catharisme est-il mort à Montségur ? Non. Les évadés du pog avaient sans doute reçu mission de continuer la lutte et donner le consolament. La reddition de Quéribus, dernier nid d’aigle ayant protégé des hérétiques, est obtenue au mois de mai 1255. Entre 1307 et 1325, l’inquisition poursuit ses traques, sous les férules successives de Bernard Gui et de Jacques Fournier. Ils se chargeront entre autres de détruire la dernière Eglise cathare placée sous l’autorité de Pierre Authié, brûlé en 1310.

Guillaume Bélibaste se retrouve alors seul. Dans les années 1320, il part pour un long périple qui le conduit en Catalogne, du côté de San Mateo, auprès de communautés cathares qui ont fui les bûchers. En 1321, Bélibaste rentre au pays de Foix, à la demande d’un certain Arnaud Sicre qui l’a convaincu de venir consoler une vieille parente. En fait, Arnaud Sicre est un traitre qui, pour récupérer les biens qui lui ont été confisqués, sait qu’il doit livrer un hérétique, si possible important, à l’inquisiteur. C’est chose faite. Guillaume est arrêté. Le tribunal se charge du reste. Il sera brûlé à Villerouge-Termenès.

Guillaume Bélibaste est admis comme le dernier prélat cathare connu. Après lui, l’existence et les activités d’aucun autre Parfait ne sont mentionnées dans les registres. Officiellement, le catharisme a vécu. L’église romaine a atteint son but. Les brebis égarées sont revenues au bercail, certaines de leur plein gré, le plus grand nombre pour échapper au supplice et à la mort.

Mais les registres ne disent pas tout et l’on peut penser que, de génération en génération, quelques bons hommes, tels Guiraud, ont continué bon an mal an à porter la Parole dans le monde. C’est peut-être le monde qui ne les entend plus…
 

Texte et images : Serge Bonnery