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Chateau-2

Ces mots me reviennent en mémoire, au fil de la lecture. Je les relis et ils me reviennent en mémoire. Ils sont comme sortis du passé. Ils auraient pu y demeurer. Rien ne s’y opposait. Il n’y a pas de nécessité. Il y a un mouvement. On aimerait le penser nécessaire, mais personne n’est nécessaire. Ils ont attendu dans une pochette de carton florentin, violine. Évidemment, tout cela sonne faux. La vérité sonne parfois ‘étonnamment faux. Je n’y peux rien. Il n’empêche … 

On ne construit pas grand-chose. On construit sur du sable. On construit avec du sable des châteaux qui s’effondrent aussitôt.

Je ne changerai que les virgules, mon souffle n’est plus le même, on se regarde dans le miroir du passé, on se reconnaît bien, mais on n’est plus soi.  L’était-on?  Ce qui change, c’est la façon de respirer. De poser son souffle. D’articuler ses idées.

AEDIFICAVIT

1. Où les révoltes se contiennent abolies d’un souvenir écœurant

Il s’agit simplement de fermer les yeux, sur un souvenir écœurant, les mots se répètent, pour ne pas se dire, ne pas abuser des moyens, des rejets, inutilité de l’emphase.  Déjà, ici, il y en a trop. Nous voici à l’écœurement des souvenirs.

Nous n’importions pas :  instinctivement nous le savions : nous n’importions pas. Nous gisants piétinés n’importions pas, gisants piétinés dans notre sang et notre inanité. Qu’ils meurent, qu’ils nous laissent. La violence est souhaitée de toutes parts ; l’abolition, mot de poète, est saccagée.

La violence se retient, se contient elle a tort ; se contient. Il ne fallait pas, dans ce passage souterrain, éviter la destruction. Il y a bien longtemps tout n’est plus que morceaux, épars et disloqués (il disloque ses longues mains fines : folies) : déchirer ses poings, briser les glaces, briser, frapper.

Plus tard, la baguette fine fouettait l’air mais il était trop tard.

Souvenons-nous : Hamlet disloque ses longues mains fines. “Une fille bien jolie, qu’il aimait à la folie”. Sa voix disloque les syllabes, torture les mots. Il marche, il avance, souple, mais ses mains se disloquent sur un crime (qu’elles accompliront ou n’accompliront pas), mot de poète. Il marche souplement vers la torture de sa folie et le souvenir se disloque : qui avançait ? Les souvenirs sonnent faux, épars, disloqués. Qui marchait ? Y avait-il quelqu’un qui disloquât ses mains autre que nous ? Autre que nous.

Souvenir écœurant, les jours écœurent et passent, il se révèle une révolte putride, presque décomposée, passe une ombre rongée, souvenir de révoltes, qui ne furent. Passe une ombre rongée au visage décomposé. Lambeaux de chairs et d’agonie, une révolte putride, c’est ici que commencent l’incohérence et l’angoisse. Écorchés par incohérence et angoisse. Tel il faudra comprendre, ce qui n’est pas, tel Hamlet méditait un crime et l’oubliait, tel il accomplissait et n’accomplissait pas ; rien ne s’oppose à l’incohérence finale.

Sa voix parfois déraille. Elle veut cinglante hurler. La voix parfois déraille sur une plainte descendante, cadence funèbre, voix d’un mort qui se décompose, et qui ne peut hurler. Pourtant il suffit de brefs constats, les cadences sont décomposées, fragments épars, incohérents. Qu’en ferons-nous ? Plainte décadente et funèbre, la cadence qui ne peut hurler. Qui comprendra que je n’ai pas besoin de drogues pour me calmer, il est peut-être trop tard, s’il faut le dire, c’est ici qu’est le rire sournois du fou. Que je n’ai pas besoin de drogues pour me calmer. Est-ce ma main qui tremble ? Elle se disloquent. Quelle voix déraille ? Je n’en crois rien ; elle dit qu’elle n’a pas besoin de drogues pour se calmer.

Je me relis et je comprends. Je ne comprends pas plus que je ne comprenais. Pas moins. Je ne sais pas jusqu’à quel point je me suis éloignée. Je regarde. Il n’y a pas de chemin, pas de cheminement. Il y a l’éloignement dans le temps. De ces phrases. De ce temps. Je ne sais pas, si de nous il demeure, quelque chose d’intact. 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin