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don de venus

Les vagues de silence des blancs de théâtre
Le bruit du vide quand battent les ailes
Le noir efface les murs translucides
Et emporte avec lui les restes refoulés de l’air
Elle, étouffée de la nuit comme une claustrophobie

Le damier de gros galets basaltiques, avec ces creux d’eau turquoise et ces creux d’eau noire.
Les images de ce bras du fleuve ne ressemblent à rien. Elles se mélangent de vert et de bleu, décrètent des ordonnances de grisaille nouvelle. Sans limite jusqu’à l’horizon. Il n’y a d’autres ombres que la sienne et celles de ces roches. Il a les pieds dans l’eau, d’une pierre à une autre pierre, surveillant le pincement des écrevisses.
Précautionneux et habité de son ennui. Quelques pas encore et il rejoindrait peut-être cette boucle de métal, le couvercle d’une soute abandonnée au sel de l’eau.
Indéfinissable représentation de ce qui ne sert à rien et qui ne trouve pas sa place, ni dans cet élément ni dans l’air.

Indéfinissable représentation de ce qu’il ne peut atteindre. Il y a devant lui, un creux qui l’obligerait à se mouiller jusqu’au col s’il lui prenait l’envie d’y aller !
C’est une énorme boite de conserve, une canette de bière, laissée à rafraîchir dans le courant. Et qu’il ne peut plus récupérer.
Cela fait une belle semaine de distance prise avec le travail. Venu déposer ses doutes sur le fil du lac Assad. Venu chercher ici dans cet endroit vierge de nom et de carte de visite, face à ce jeu de mosaïque, de gros galets rouille et vert, la réponse.

Ce pays, ce lieu de villégiature choisi en pointant son index sur la carte. Le sort l’a jeté vers ce bled de Syrie. Village déserté du progrès, érigé ici et là de friches industrielles, sculptures contemporaines usant de cette mousse de métal que produit la brûlure du soleil et de l’eau.

Il est là. Sans savoir pourquoi, avec cette confiance faite en la nécessité d’y être.
Jusqu’à cet instant, seuls l’agacement et la nervosité qu’il y a à perdre son temps l’ont peuplé.
La bagnole qu’il a réservée ne lui sert pas à grand-chose. Dans les environs, il n’y a rien ; rien à voir, rien à acheter, rien à faire.
Dès les premières heures, il s’en voulut d’avoir pris cette décision. Il espéra deux jours encore que quelque chose se produise et puis face à ce qui ne pouvait changer, il se composa un autre regard sur son séjour. Il n’y avait ici que le silence, alors que le silence soit, qu’il lui montre sa profondeur, qu’il lui donne sa dimension, qu’il se fasse en lui comme autour de lui.

Elle est restée dans l’appartement, chez eux.
Pas cette fois, avait-elle dit. Je n’en ai pas envie et puis je crois que quelques jours…

Lui avait immédiatement trouvé l’idée excellente. Oui partir en solo, pas plus mal aussi de donner des vacances au cœur en même temps qu’au corps.

Elle avait souri, levé les épaules. Peut-être avait-elle espéré qu’il fasse opposition, du moins mollement, du moins pour la forme. Mais il n’avait rien senti d’autre venir en lui, qu’une sorte d’excitation à envisager des découvertes et des rencontres même comme il en faisait dans sa jeunesse… Et donc il n’avait pas su lire ce début de chagrin qui avait investi lentement leurs quatre murs, tandis qu’il échafaudait virtuellement des projets fantasques et coûteux.

Son doigt avait fini par glisser sur la mappemonde ; il avait pris cela pour une injection faite par le hasard et la vie. Tout au moins s’était-il résolu à penser ainsi pour faire face à son indécision viscérale.

Il se promène sur la plage, pierres et sable grossier en se dirigeant vers le port du village. C’est le seul quartier qui soit un peu animé. Des hommes y jouent au rami ou au trictrac. Il y a des gosses en shorts de laine et pulls en tricot qui escaladent des carcasses de bateaux, des filets de pêche pendus, et partout des débuts de constructions inachevées ou abandonnées jusqu’à un retour de fonds. Rien ici n’est aménagé pour la baignade, le farniente ou la drague sur nattes de bronzage.

On y travaille, mollement certes mais tout de même, il y aurait, il y a de fait, une inconvenance à promener ici son oisiveté et son besoin de repos. Et c’est bien ce qu’il ressent en longeant sans but, les mains au fond des poches ce chantier permanent qu’est le bord de l’eau.

Tout l’étonne ici. Le beau ne ressemble pas à celui de chez lui. Murs délabrés, amalgame de graviers, fondations noyées de vieilles bâtisses rasées, façades de maisons neuves dont on voit pertinemment qu’elles ont été commencées il y a une dizaine d’années déjà et qu’elles demeureront ainsi encore longtemps. Poussière partout ; copeaux de métal ou de bois… C’est dans ce paysage que ces gens se sentent bien, qu’ils se lèvent chaque jour et cela sans avoir besoin jamais d’y passer une machine à balayer les routes ou un ramasse crotte mécanique matin midi et soir.

Il aurait pu donner un coup de pouce à la chance en retenant son doigt sur le site d’Alep, ville historique. Mais en fait sans faire de recherches, il avait pensé intéressant de s’installer quelque part sur le fil de cet immense lac artificiel, stase veineuse toute en longueur sur le parcours de l’Euphrate. Mais il n’y avait rien là, que cette eau primordiale, cette eau gardant la vie.

La terrasse vert pâle d’un café. Des chaises au bois jauni autour de tables carrées, toutes identiquement tournées vers la rue, posées pour la contemplation d’un spectacle qui devrait s’y dérouler, peut-être. Le samovar bout, le narguilé fume. Un vieux militaire rêve, le regard plongé dans un des innombrables portraits du chef de l’Etat encollés aux murs.

Il s’assied. On vient vers lui pour côtoyer l’étranger un instant mais avec cette méfiance inscrite dans la loi.

– Je voudrais du thé, dit-il sans être sûr de se faire comprendre.

Le garçon revient avec une bouteille de Coca, un sourire de connivence sur la face.

Il attend qu’on le paie. Les choses se déroulent dans une torpeur, une sensation d’impossible à faire bouger, à faire avancer, à accélérer.

Il y a dans l’air une anesthésie des gestes ; ici, la mécanique du temps est crantée plus large. Les secondes sont des blanches ou des rondes, les jours des lamentos hors mesure.

Un chant nasillard s’élève de l’arrière-boutique. Peut-être un chant populaire ou alors le dernier tube du coin.

Une Ford des années 50 passe en ronflant son diesel. Il suit de l’oeil.
Puis un porteur, avec des sacs très lourds sur sa charrette.
Un chien mité. Deux bédouins en keffieh.
Un vélo et puis encore un vélo. Un commerçant et des cageots de plastique vert. Des gamins qui courent.

Un taxi et son passager.

Le véhicule s’arrête en face de la terrasse. A côté d’une série de fenêtres grillagées faites dans le bâtiment voisin. Toute l’embase en est sculptée de fleurs et de lierre dans une géométrie parfaite. Les barreaux de métal protègent ici une source froide, une eau coulant en spasmes et dont les vertus seraient de guérison. Peut-être une eau soufrée ou alors riche en bicarbonate bon pour la digestion, selon ce qu’il a déjà constaté.

Le passager du taxi descend. En fait, il s’agit d’une femme, entièrement enroulée dans un voile sombre. Elle baisse la tête, masque encore plus sa face et tient dans sa main une bouteille. Qu’elle vient probablement remplir.

Elle tend le bras au-delà du fer vers le goulot. Et tandis que, lentement son vase s’alourdit, enfin elle se retourne.

Des yeux immenses, très verts, sourcils en oiseaux noirs volant sur le ciel couleur de sable du front. Elle l’aperçoit, détourne légèrement son regard.

Il y a entre eux cette rue de terre, la garde vigilante du taximan.

A peine la voit-il qu’il est imprégné tout entier de la situation.

L’inexistence, là devant lui. Etre humain que des sacs d’étoffe étouffent jusqu’à l’informité, jusqu’à l’infirmité. Son regard, seul lien entre elle et ceux qui la voient. Personne ne pourrait la définir, personne ne saurait l’extraire de sa croûte de sel, sa gangue de substances.

Dans le fond de ces yeux verts, tout reste à l’état de suppositions, inconnues dont la question est : vivante ou non ?

Malgré ce qu’il sait, malgré qu’elle, comme lui, sont fait de la même chair, la voyant ainsi, il est l’œil au trou de la serrure, avec ce que l’imaginaire fait en cachette.

Combien de jambes a-t-elle ? Araignée ou kangourou ! Est-elle à poil ou à plumes ? Végétale ou granitique ? Fluide ou matière ?
Et puis est-il chaud ou froid, lumineux ou obscur , son paysage ou son air ?
Retenu dans le filet d’écharpes et de cordes, ficelé, cet être cache sa tare de vivre.

Alors très nettement, lui, l’homme comprend qu’il détient en son regard le pouvoir de la créer.

Elle le fixe un bref instant. Soif d’eau et soif aussi de ce qu’elle n’ignore pas qu’en d’autres lieux, la femme peut exister. Il y a la gratitude de ce qui est un puissant souffle de vie, passant au travers de la route. Cet échange ne dure pas. C’est une poignée de respirations l’une sur l’autre.

Déjà elle se retourne. Déjà elle surveille à nouveau son récipient.

Sur le bord droit de la fenêtre il voit sa main qui s’attarde, une main baguée, fine et longue. Il y a là quelque chose, une forme qu’il ne distingue pas de sa place, une forme prise dans le marbre ocre. Elle semble la caresser de ses doigts et puis, juste avant de remonter dans la voiture, il la voit poser ses lèvres sur la pierre, petit baiser léger et aérien comme en donne parfois aux pieds des madones.

La poussière retombe sur le sol.

Il se lève et traverse la route. L’eau fait à nouveau ce bruit de gargarisme dans le bassin profond et étroit, comme une poche sertie à la roche. La fontaine est divine, force céleste jaillissant du sol. De tous temps ici, les humains rendent grâce et assouvissent leur soif de vivre. Les filaments végétaux sculptés dans les pourtours de la fenêtre l’attestent et le redisent encore et encore.

Et puis il se souvient de la niche et s’y penche. Il y a là, presque dissipée sous l’effet des hommages, les formes brillantes d’une femme, d’une Venus aux formes adoucies de qu’elles ont été aimées.

Alors de ses doigts grossiers, à son tour.

Saisi d’une sensation de plénitude et de plaisir. Sous la main, le même bonheur que lui ont toujours donné ces formes. Plus précis, plus net du lisse du marbre, plus caressant et voluptueux de ce que mille et mille femmes ont déposé ici leurs lèvres de silence.

Restée là en suspens, la douceur de la dernière visite. En suspens encore les pensées généreuses qui ont traversé sa personne il y a si peu de temps.

Il est là pour tout recueillir, pour recevoir, pour en prendre possession.

Il absorbe cette odeur de vanille cuite qui suinte de la pierre, et puis cette poudrée senteur d’encens qu’il imagine brûlée par le soleil et qui fait à ses pieds un sable doux.

Les yeux se ferment. Le taxi est loin maintenant.

Dans l’opacité de ses paupières, il la voit, elle sa compagne, pareillement accoutrée de tous ses préjugés. Il la voit couche sur couche, voilée de tout ce qu’il attend d’elle. De ce qu’il pense lui être utile, si nécessaire… Elle, portant les dentelles et les velours de la maîtresse, le tablier de femme de ménage, celui de cuisinière, et encore le tailleur de la brave épouse. Tout cela qui fait d’elle, cette ombre qui glisse désormais dans sa vie.

Il voit juste ses yeux dans le cadre d’étoffes, ce dernier regard triste qu’elle lui a donné sur le quai du départ. Quand il regardait ailleurs, quand il avait fermé d’un baiser sec la route qu’il y avait entre sa terrasse de vacances et la source presque asséchée où elle cherchait à boire.

La Venus brille sous la lumière nouvelle. Elle a des seins à peine effacés et son ventre rond est luisant des frôlements ; sa tête levée cherche le chaud du soleil et s’offre. Lui aussi, il voudrait y poser ses lèvres car il n’en doute pas, elle est sûrement sortie de la pierre pour ça, de cette envie d’être embrassée, surgissant dans la vie par l’attrait de l’amour et des caresses.

Et c’est au corps de sa femme qu’il pense.

Sur le lit de coton blanc, il tient encore ses yeux clos.
Il a mangé du blé et bu le maté avec son aubergiste.
Il a causé un peu dans un anglais hésitant avec ces jeunes gens qui le regardaient pleins d’interrogations.
Il a fixé encore les prochaines étapes de son séjour. Oui, il ira à Alep et aussi à Palmyre.

Sa peau frissonne. Il songe. Pendant quelques minutes, une part de lui a émergé hors de la pierre devant une fontaine. Cette vision… pour laquelle il avait peut-être fait ce voyage. Il sait que désormais il y a accès sans avoir besoin de la chercher, prête à l’usage. Son regard est un outil, son regard est une force.

Et demain, quand il franchira enfin le seuil de sa maison, il dévêtira sa femme lentement et tendrement, sachant que c’est de lui que lui vient sa beauté et que c’est d’elle qu’il est un homme.

Elle sera danseuse aux grandes voiles, habitée de l’eau, des parfums et du sable tendre que fait le soleil.

Boule de glaise grise
Tu m’as massée et chauffée
Jusqu’à sentir à cœur l’accord et le corps de la terre
Que me voulais-tu
Moi grossière forme, esquisse et envisagement
Sous ta main j’ai pris tête
Nuque sous le fort de ton pouce
Souffle maintenant, je veux vivre

 

Texte: Anna Jouy
Image: Leila Bekhti en ‘La source des femmes’