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Pierre et Marie

Serpe allant d’un sens aiguisé à un autre
D’or comme la pupille droite du félin
Arasant les coupes des sels et des mousses.
A chaque coup, la cuisson des vertèbres
Et le séisme soulèvent et tendent
Les vigies et les voiles à la verticale
Alors que la mer se met en cale
Là-haut, là-haut toujours il pleut
Il pleut le plaisir de l’aimée

Le restaurant s’appelle l’Assiette creuse. Dans un immeuble classe moderne et confort, touche blanche au-dessus d’une friche forestière incongrue dans la ville.

La cuisine, cœur agité et pompant à un rythme de sprint, les énergies et le génie de Pierre deux fois par jour. Se vide et se remplit ainsi. Oreillettes et ventriculaires, coups de feu sur coups de feu.

Aujourd’hui, un lapin du pays dans une papillote de thym et du colrave primeur. Le menu est simple et fin. C’est vers l’épuration systématique de son art culinaire que Pierre va depuis quelque temps.

Pierre, la belle cinquantaine, bedonnante et généreuse, les pognes larges et le rire qui va avec. D’apparence tout en lui le met dans cette catégorie d’homme doué pour la vie, fait du bon tressage des osiers souples et résistants à tous les vents.

Pierre a de la joue, le sourcil agressif, le regard bien décidé à ne jamais laisser quiconque passer près de lui sans y porter intérêt. Souvent d’ailleurs, l’autre se détourne, gêné de cette exigence de sincérité. Mais c’est son métier de dégotter et d’exhumer le meilleur des produits de la terre. Et chez lui, l’être humain mérite l’attention chirurgicale qu’il porte à ses créations gastronomiques.

Il respire la plénitude. Voilà peut-être ce qui le définirait le mieux ou du moins comment les gens le perçoivent. Un homme heureux, un homme qui a une place magnifique dans l’existence, -quelle satisfaction que de nourrir ses pairs- et qui recrée chaque jour l’éphémère, un art faisant la nique au Temps et à la durée.

Il s’est voué à ce sacerdoce. Accompagné par Marie.

Marie vit dans les senteurs de Pierre. Elle est ronde, pleine comme un fruit d’été, la peau tendue et ferme. Entièrement nourrie de ce que son chef lui apporte. C’est elle qui balance entre les tables et pare de mots délicieux ses inventions ; c’est elle qui met l’eau à la bouche des convives, c’est elle qui propose le vin, elle qui fait du repas, le partage.

Marie et Pierre, c’est une histoire. Une longue histoire.
Elle et lui.
D’abord collaborateurs. Un patron et une employée, femme douée pour la restauration, faite pour, même !
Un sens inné des saveurs, un don pour les plaisirs de la bouche, une générosité naturelle.

En Marie, Pierre avait trouvé le portrait exact de la femme, telle qu’il la lui fallait. Une personne de confiance, travailleuse et d’une excellente présentation. Il n’avait aucune ambition familiale, aucune autre matrimoniale. Cependant, un restaurant ne se conçoit sans une présence féminine. Alors l’engagement de Marie était une de ces chances formidables qu’il savait devoir saisir.

Entre eux donc, les choses furent claires. Dès le départ.
Dès le départ cependant, le cœur de Marie en pinça vilainement pour son génie bonasse. En femme de raison et d’efficacité, elle trouva qu’elle avait une place enviable malgré tout. Et puis l’estime taquine de son patron valait mieux que rien du tout, et elle mit son cœur plutôt à l’ouvrage.

Après quelques années de service midi et soir, Pierre était devenu plus paisible, plus souple aussi. Marie embellissant encore, il en vint à lui trouver plus que du goût.

Débuta alors une période de mignardises et de petits desserts pris à la sauvette. Marie, c’était comme une nouvelle saveur sur la terre. Elle sentait une odeur inconnue d’offrande ; elle avait du miel, ou peut-être un piquant de caillé. Elle laissait derrière elle une senteur de lait poivré et puis de charmille et puis d’orange… Pierre n’arrivait pas à définir ce parfum comme il en était capable pourtant avec une telle aisance dans son métier.

Elle prenait ce qu’il lui donnait. Ces croquants, ces becs en sucre. Dents contre dents, comme des gourmandises, des excursions en pays de douceur et d’amusement. Elle se gardait bien de jouer d’autre rôle. S’il la voulait entre deux chaises, entre deux portes, entremets, elle s’en contenterait. Le progrès dans leurs rapports lui apparaissant fragile et volatile, elle s’en serait voulu de porter d’autres demandes qui auraient pu le faire fuir.

La complicité s’étoffait cependant. Jour après jour, Pierre prit conscience de ce que Marie lui offrait, de ce qu’elle était et il ne pouvait s’empêcher de la contempler. Oui, si quelqu’un lui avait alors demandé s’il l’aimait, il aurait pu lui répondre : Marie, mais c’est ma vie !
Mais personne ne s’inquiétait de ce couple étrange. Soit on en avait fait une affaire qui roule, soit une non affaire; bref en tout cas rien de nouveau sous le soleil et donc dans les gazettes locales. Et personne ne lui faisait prendre conscience de ce qui s’était noué entre eux.

L’odeur d’un moelleux chocolat, le sucre fort d’une crème brûlée tournent en ce moment sur le piano et sa narine frétille.

Pierre est absorbé par une nouvelle recette qu’il est en train de mettre au point. Un dessert surgi lentement dans son imaginaire de cuisinier… Par moments, par surprise la plupart de temps, une esquisse de sa recette lui venant à la bouche.

Une pointe de cannelle, un peu de cardamome et cette goutte de café…
Ses lèvres se tendent pour goûter.
«  Oui, j’approche de ce que je veux mais… il me manque encore quelque chose… »
Un zeste de citron peut-être, ou d’agrumes… Ou encore une dose de sucre, un chouia de muscade.
Toute une tonalité d’automne et de fin d’été s’empare de la crème qu’il est en train de mettre au point.

Encore une fois, il sacrifie à l’appréciation des papilles.
« Tonnerre ! Je n’y arrive pas… Il me manque toujours ce petit truc dont je ne peux pas saisir la nature… »

Marie entre. Belle comme une pomme de septembre, dorée et rouge.
– Alors ? Qu’est-ce que cela donne ? s’inquiète-t-elle.
– M’énerve… hum. Je n’atteins pas le point qu’il y a là, juste derrière mon cerveau, derrière mon pif ! s’exclame-t-il.
– Puis-je ?
– Vas-y.

Marie plonge sa cuillère dans la sauce comme si elle allait s’empiffrer. Il apprécie sa manière entière d’y aller, avec la bouche grande ouverte et le plaisir évident. Lui qui fait ses estimations du bout des lèvres, elle, c’est de la langue qu’elle s’active.
– Hum ! Divin ! Divin ! Absolument merveilleux, Pierre.

Pierre fait les cent pas autour du piano.
-Tu as raison, c’est bon, c’est déjà bon… mais ce n’est pas ce que je veux, pas ce qu’il y a dans ma tête ! Et je ne saisis pas vraiment ce qui manque, ce qu’il me faut y ajouter…
– Elle est magique cette crème. Moi, elle me donne des idées…

Marie a laissé sa bretelle tomber. Elle suce lentement sa cuillère et puis replonge.
Elle est savourant, comme il l’aime tant ; irrésistible…
– Franchement, ce mélange soulève mes papilles et dope ma langue… J’en éprouve une faim terrible, ajoute-t-elle. Ne veux-tu pas y goûter à nouveau ?
– Marie… Voyons je travaille, tu le sais bien… se plaint-il mollement.

Elle le regarde dans les yeux. Un sourire indéfinissable sur son visage. D’un geste mal assuré et pourtant si déterminé, elle dépose une larme de crème au creux de son cou. Elle est tendre et puis émue, avec l’audace de la pudeur.
– Marie, voyons…
– Je crois qu’ici, elle pourrait avoir une autre saveur… non ?

Il pose ses lèvres à l’endroit. Se les trousse de plaisir.
– Oui en effet mais…
Elle poursuit son jeu. Pour qu’il s’empare d’elle.La voilà couchée sur le plan de travail. Lui debout, la besognant, la pétrissant doucement.
– Quel plaisir tu me donnes…, dit-il.
– Et toi pareil… gémit-elle.
Il a le visage posé sur son  ventre, ses mains de géant sur ses hanches et l’odeur, l’odeur légère et capiteuse de Marie l’envahit.
Il la pénètre et cette senteur de femme aimée s’épanche jusqu’à sa tête. Il poursuit ses aller et retour, envoûté.
– Il y a un chemin qui s’ouvre, dit-il. Un arôme qui me guide et m’attire… je sens quelque chose, un secret…

Sa vieille barbe fouille entre les jambes de Marie. Il est animal, chat appâté par une odeur aguicheuse. Il fouine et hume. Du nez et puis de la langue, suçant son lait doux et acidulé.

– De quel appétit tu me cuisines…, souffle-t-elle.
– Quel morceau de choix…

Ensemble.

Elle a les yeux fermés, un sourire magnifique sur son visage. Lui a mis ses mains dans les siennes pour les serrer très fort dans leur violence. Il la regarde.
– Je t’aime, dit-il.

Malgré lui. Si profondément enfoui, si loin au fond de ses tripes, l’aveu.
Il en rit de bonheur.
– Oui, je t’aime, je t’aime…  s’exclame-t-il.

Marie ouvre les yeux. Elle semble si étonnée…
– Mais pourquoi donc me dis-tu ça ? questionne-t-elle doucement.
– Je viens de le comprendre, je viens de le savoir d’une façon si évidente, si sûre… Non, jamais rien ne pourra me mettre le moindre doute à ce sujet.
– Je ne comprends pas, rit-elle.
– C’est ton goût que je voulais mettre dans mon dessert ! C’est toi, ce que tu distilles quand tu m’aimes que je voulais glisser entre mes épices. C’est toi mon amour que je voulais retrouver dans cette crème, c’est toi !

Nourritures
La porte s’ouvre sous mes dents
Et sur la pointe de la langue, les premiers pas de la danse
du ventre, un ballet de gestes, le coup de feu de tes sévices
compris.
Dans le corps jardin, le bâton de la lune sonde le cœur des
fruits.
Il montre à la nuit les merveilles du jour et secoue de
soubresauts la nappe tendue des déjeuners sur l’herbe.

 

Texte : Anna Jouy